“Délit de faciès” : le mot qui en dit long #2

“Délit de faciès” : le mot qui en dit long #2

“Délit de faciès” et “contrôle au faciès” figurent parmi les expressions de la rentrée. Essayons de comprendre les ressorts idéologiques à l’œuvre dans ces étranges formules qui convoquent tout à la fois le politique et le social.

Pourquoi utiliser le mot faciès pour se référer au visage, à l’apparence d’une personne ? Faciès comporte une connotation scientifique, parce que sa forme n’a pas changé par rapport au mot latin, qui désignait l’apparence, la physionomie, la forme du corps, plus spécifiquement du visage.

En sciences dures (biologie, géologie…), faciès renvoie à un ensemble de traits servant à qualifier, désigner un élément afin de le placer dans le groupe auquel il appartient. Faciès comporte donc une idée de catégorisation.

Justement, on emploie volontiers ce mot aujourd’hui, dans le langage courant, pour désigner le visage d’un individu, dans le cas précis où ce visage permet de le catégoriser, le plus souvent d’un point de vue ethnique. Ainsi, on commence à comprendre que ce que pointe l’expression délit de faciès, c’est la discrimination raciale.

Il y a plus : de par son caractère scientifique, le mot faciès renvoie aux idées de description précise, de mensuration. Et là, on approche un autre domaine qui fâche : celui de l’anthropométrie judiciaire, inventée par le criminologue Alphonse Bertillon au XIXe siècle, qui consistait à établir des fichiers d’individus consignant, entre autres données, leurs mensurations précises.

L’anthropométrie évoque aussi les “carnets de circulation” obligatoires en France depuis 1912 pour tous les gens du voyage, une pratique également remise en cause. Plus grave, elle peut aussi être reliée aux idéologies eugénistes qui conduisirent les nazis à publier des planches anthropométriques de “visages aryens” et de “visages juifs”.

Employer l’expression “délit de faciès” est donc une manière de disqualifier immédiatement des pratiques policières (les contrôles d’identité) en leur prêtant des motivations idéologiques condamnables (racisme, xénophobie, islamophobie).

Si cette locution possède une telle force évocatrice, c’est parce que les quelques traits sémantiques qui lui donnent sa couleur particulière (scientificité, catégorisation, ethnicité, judiciarité) convoquent un petit nombre de données culturelles assez largement partagées, même de façon passive, par le public.

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Journaliste, sémiologue, rédactrice freelance.

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Bonne lecture !

Pour la petite histoire...



. Grazia, 11 octobre 2013 : "Attentat à la candeur", de Laureen Parslow.

. Sport&Style, supplément de L'Equipe n°21449, 6 avril 2013 : "Nom d'une griffe", de Claire Byache - article sur les noms made in France

. Le Soir, édition du 13 mars 2013 : "Le Harlem Shake, un carnaval anti-crise ?" de Julie Huon.

. Le Figaro, "Pourquoi le "Harlem Shake" est un phénomène viral", d'Emmanuelle Germain (12/03/2013).

. Sport&Style, supplément de L'Equipe n°21323 : dossier "Made in Swiss", de Claire Byache.

. Okapi n°949 : article "Les reprises, c'est tendance", d'Agathe Guilhem.

. France 3, juillet 2012, interview sur le time-lapse pour le 12/13.