Homeland saison 1: La politique de la peur (1re partie)

Homeland saison 1: La politique de la peur (1re partie)

Jusqu’où un individu est-il prêt à aller pour défendre ses convictions ? C’est sur ce fil conducteur que repose la saison 1 de Homeland, série paranoïaque récompensée aux Golden Globes pour la deuxième année consécutive. 

La théorie des chocs

Du chaos irakien jusqu’à une salle d’hôpital qui pratique encore les électrochocs : la première saison de Homeland suit le chemin inverse de celui tracé par Naomi Klein dans son best-seller La stratégie du choc. Des chocs électriques aux chocs politiques, la journaliste activiste canadienne définit ainsi trois catégories de chocs qui apparaissent comme les trois étapes d’une histoire récente encore en train de s’écrire :

Chocs électriques : Ewen Cameron, psychanalyste écossais, expérimente dans les années cinquante au Canada les effets des privations sensorielles sur des patients qu’il soumet par ailleurs aux électrochocs. Pour pouvoir implanter des idées nouvelles dans un cerveau, il est en effet persuadé qu’il faut, au préalable, avoir effacé toute trace du passé. Ces expériences ont particulièrement intéressé la CIA qui ne pouvait les financer directement sur le sol américain, par peur des réactions de l’opinion publique.

Chocs économiques : Milton Friedman développe à la même période une théorie économique selon laquelle si l’Etat se désengage de tout service public et dérégule l’économie, alors le marché se régulera de lui-même pour le bonheur de tous.

Chocs politiques : les dictatures chilienne et argentine servent de terrain d’expérimentation économique à ces théories de la dérégulation. Thatcher et Reagan, porte-étendards du « capitalisme du désastre » selon Naomi Klein, feront tout ce qu’ils peuvent pour que ces idées s’implantent dans les démocraties occidentales. Avec un constat : il est plus aisé d’imposer des lois impopulaires après une crise – un coup d’Etat (le Chili), une guerre (les Malouines, l’Afghanistan, l’Irak), une crise économique, un attentat (le 11 septembre 2001)…

 

Soldat(s) ou terroriste(s) ?

Les scénaristes à l’origine de la série à succès de Showtime se seraient-ils inspirés de l’essai de la journaliste canadienne pour construire leur histoire qui avance elle aussi par chocs successifs ? Résumons : Carrie Mathison (interprétée par Claire Danes), agent de la CIA atteinte secrètement de troubles psychologiques stabilisés par les médicaments, apprend, lors de sa dernière mission en Irak, qu’un soldat américain a été “retourné”. Peu après son retour aux Etats-Unis, l’armée américaine retrouve vivant le sergent Nicholas Brody (Damian Lewis). Kidnappé huit ans auparavant par les forces d’Al Qaïda, il rentre dans son pays natal en héros, mais sans Tom Walker, soldat enlevé en même temps que lui, vraisemblablement mort sous la torture. Persuadée qu’il s’agit du fameux soldat devenu terroriste, Carrie, contre l’avis de sa hiérarchie, met Brody sous étroite surveillance. Un attentat terroriste visant le vice-président serait-il en préparation ?

La liberté ou la vie

Dans la droite ligne des séries paranoïaques type 24 heuresthe Event ou encore l’excellente RubiconHomeland s’en démarque cependant par une analyse très fine de la façon dont s’est construit, ces trente dernières années, le sentiment de peur qui a envahi la population américaine, intelligemment manipulée par des élites politiques et militaires cyniques mais certaines de leur bon droit. En 12 épisodes tout aussi haletants les uns que les autres, cette manipulation est mise à jour et décortiquée pour finir par nous rendre, nous spectateurs captifs, encore plus parano. Car l’ennemi, aujourd’hui, ne vient plus de l’extérieur. Il est partout, autour de nous, en nous, au plus profond de nos cerveaux. Cet ennemi ? La peur qui nous fait accepter chaque jour un peu plus l’inacceptable, la perte de nos libertés et la mise entre parenthèses de nos principes les plus humanistes. (A suivre)

(Article en deux parties, publié une première fois sur un autre blog il y a tout juste un an).

Infos :

Série adaptée par Howard Gordon et Alex Gansa  d’une série israélienne intitulée Hatufim (“Kidnapped”, créée par Gideon Raff) pour la chaîne câblée Showtime, produite par Fox 21. Avec Claire Danes, Damian Lewis, Morena Baccarin, David Harewood… Pilote diffusé le 2 octobre 2011, réalisé par Michael Cuesta (qui deviendra producteur exécutif de la série).

Pour tout savoir sur la série, le site Homeland série est une mine d’informations.

A lire : La Stratégie du choc, Naomi Klein (Actes Sud, 2008)

A voir : La Stratégie du choc, de Michael Winterbottom et Mat Whitecross (2010), d’après le livre de Naomi Klein

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Sémiologue associé, rédacteur en chef de Sémiozine, cofondateur de Sémiosine.

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Faire le tri dans la profusion des images qui nous interpellent chaque jour et analyser celles qui nous semblent les plus signifiantes, telle est l’ambition de ce blog dédié à la sémiologie de l'image. On y parle publicité, marketing, storytelling, cinéma, séries, design, illustrations, typographie, packagings, transmédia… Une seule envie réunit les différents rédacteurs qui participent à Sémiosine le blog : comprendre un peu plus le monde dans lequel nous évoluons.
Bonne lecture !

Pour la petite histoire...



. Grazia, 11 octobre 2013 : "Attentat à la candeur", de Laureen Parslow.

. Sport&Style, supplément de L'Equipe n°21449, 6 avril 2013 : "Nom d'une griffe", de Claire Byache - article sur les noms made in France

. Le Soir, édition du 13 mars 2013 : "Le Harlem Shake, un carnaval anti-crise ?" de Julie Huon.

. Le Figaro, "Pourquoi le "Harlem Shake" est un phénomène viral", d'Emmanuelle Germain (12/03/2013).

. Sport&Style, supplément de L'Equipe n°21323 : dossier "Made in Swiss", de Claire Byache.

. Okapi n°949 : article "Les reprises, c'est tendance", d'Agathe Guilhem.

. France 3, juillet 2012, interview sur le time-lapse pour le 12/13.