How I Live Now et la trilogie musicale de Jon Hopkins

How I Live Now et la trilogie musicale de Jon Hopkins

La musique d’un film n’est pas forcément composée pour l’occasion et n’est pas non plus un simple accompagnement apposé sans conscience ni réflexion sur les images. Dans How I Live Now, réalisé par Kevin Macdonald, la bande sonore concoctée par Jon Hopkins est constituée de créations originales purement instrumentales, mais également de trois chansons qui structurent parfaitement le déroulement du film et concourent à sa compréhension. Démonstration.

Musique punk, fille rebelle

Le premier titre que l’on entend dans How I Live Now est la chanson “Do It With a Rockstar” d’Amanda Palmer, parue sur l’album de 2012 Theatre Is Evil. C’est donc bien parti en termes d’identité musicale : le ton est donné. Pour ceux qui ne la connaissent pas, Amanda Palmer, qui s’exprime en solo depuis 2008 toujours dans le même style musical, fut la moitié de The Dresden Dolls, duo de punk cabaret.

Venant de loin, un cri résonne et s’approche, jusqu’à ce qu’au maximum de ce crescendo, l’histoire de la chanson commence, sur un fond rythmé de guitares et batterie. Nous sommes dans cet avion, puis dans cet aéroport où Elizabeth arrive des Etats-Unis, à la rencontre de cousins qu’elle n’a jamais vus.

“Do you wanna go back home”, la phrase est répétée et bien identifiable. Elizabeth est bien là contre son gré, envoyée par son père chez sa tante, dans la campagne anglaise, pour l’éloigner de la troisième guerre mondiale qui gronde. Cheveux d’un blond chimique, maquillage et vêtements noirs, lunettes de soleil par temps maussade et casque sur les oreilles, elle se détache de ceux qui l’entourent. Par sa tenue et son comportement d’abord : indifférente aux soldats armés et aux annonces de bombardements défilant sur un écran télé de l’aéroport, comme le ferait une touriste qui sait qu’elle ne va pas rester. Par cette musique, aussi, qui l’accompagne et qui est précisément celle qu’elle écoute dans son casque. Nous sommes donc dans sa tête, dans sa bulle, côtoyant le monde à sa manière.

Rebelle et vêtue à l’opposé de la fille en uniforme, son personnage correspond parfaitement à cette chanson, d’autant plus lorsqu’on connaît le titre de cette dernière : “Do It With a Rockstar”. Du point de vue de Daisy, cela se transforme en “do it like a rockstar”, refusant que son cousin ne lui porte son sac trop lourd et camouflant le manque de son père par une insulte bien placée mais qui laisse, dans la même phrase, transparaître l’affection qu’elle a pour lui  : “no one calls me Elizabeth, except my dad and he’s an asshole. So if you don’t mind, my name is Daisy.”

Voici donc Daisy, en apparence libre mais en colère, s’imposant toute une liste de règles venant de son vécu, qui l’enferment et la contraignent dans sa vie présente et son ouverture au monde, aux autres.

Vient alors une chanson de pop-folk des années 70’s, qui n’apparaît pas dans l’album soundtrack du film. Comme une introduction à la manière de vivre des cousins de Daisy, elle est une transition d’ambiance, de monde, pendant le trajet en voiture de l’aéroport jusqu’à leur maison. Ensuite, la musique du film est plutôt calme et douce. Piano, réverbérations, résonances, quelques touches de métallophone et d’alto. Cependant, des passages plus sombres et planants s’immiscent peu à peu dans l’histoire d’amour qui se tisse entre Daisy et ses cousins, comme la guerre dans un paradis d’enfants perdus. Car Elizabeth rejoint ses cousins et leur mère, qui est rarement présente et inactive auprès de ses trois enfants, trop occupée à superviser des opérations en lien avec cette guerre qui se rapproche. Ils sont donc là, à nager dans la rivière, griller au feu de bois le poisson tout juste pêché, dormir dans la grange… isolés, hors du temps, hors du monde. Jusqu’à ce que la guerre les rattrape.

Tournant oppressant, musique entêtante 

Puis arrive ce son, une basse répétitive, comme le sont désormais les journées de Daisy et Piper qui, emportées par les conséquences de la guerre, ont été amenées dans un quartier pavillonnaire, sorte de camp sécurisé où les journées se ressemblent toutes, passées à récupérer de quoi s’alimenter. S’ajoute une batterie, un tic-tac incessant, mélancolie du temps qui est fini, écoulement du temps présent qu’il faut fuir, rapidement. “Take me, take me, home”, le message est clair. “Home” est un titre du groupe d’indie rock/ambient Daughter, parut en 2011 sur leur EP “The Wild Youth” et ici en version légèrement remixée par Jon Hopkins.

Nous sommes à la moitié du film et la voix doublée de la chanteuse, sur cette base musicale en boucle, construit un parallèle avec l’évolution du personnage de Daisy : celle qu’elle était avant s’efface lentement, laissant la place à celle qu’elle est en train de devenir, celle qui se révèle, forcée d’évoluer pour avancer et ne pas s’enfoncer dans cette usante routine.

Nous voici alors dans une partie sombre, où la musique instrumentale est comme une chape oppressante de sonorités longues. La guerre est bien là et Daisy l’approche de très près. Puis, finalement, le piano tente une percée et revient, doucement, de moins en moins triste, et amène le retour de sonorités plus posées d’un thème que l’on a déjà entendu auparavant, en résonance avec le retour qu’ont entrepris Daisy et Piper, et qu’elles sont sur le point d’achever.

La boucle est bouclée

La dernière chanson du squelette musical de How I Live Now commence avec le générique de fin, illustrant d’autant plus l’importance de ce dernier. Le titre terminant cette trilogie du squelette musical est une création originale de Jon Hopkins et Natasha Kahn, chanteuse d’indie pop plus connue sous son nom de scène Bat For Lashes. Le périple d’Elizabeth se termine là où il a commencé, scellant cette boucle de son histoire, et c’est ainsi tout naturellement que la fin de ce film est accompagnée du titre “Garden’s Heart”.

De retour dans ce qui était leur paradis d’enfants perdus, ce jardin est désormais un refuge où prendre le temps de réparer les blessures et commencer une autre vie, où l’essentiel est estimé et protégé.

“How I Live Now” présente une bande sonore structurée, où la musique est incrustée à l’image, à l’histoire, comme l’a montré cette analyse sémiologique. Les chansons ont été choisies ou composées avec une grande attention et, dans ces choix et l’opposition entre chanson et piste purement instrumentale qu’il met en exergue, Jon Hopkins nous raconte l’histoire et en fait ressortir le squelette scénaristique. La transposition en musique des différentes étapes de l’histoire renforce ainsi la captation des événements et la transmission d’émotions aux spectateurs.

P.S.

La chanson “You & I” de Crystal Fighters, présente dans la bande annonce nous l’avait murmuré. “How I Live Now”, l’histoire de Daisy, se résume à une seule phrase : “there is nothing else but you and I”, son histoire d’amour lui ayant donné la détermination d’avancer et de s’épanouir.

How I Live Now (Maintenant c’est ma vie) : film réalisé par Kevin Macdonald (2013) et écrit notamment par Jeremy Brock, avec Saroise Ronan dans le rôle principal.

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Curieuse du monde, j'écoute et j'observe. La musique et les mots me suivant depuis très tôt, c'est après un périple et quelques détours que la sémiologie s'est présentée à moi, en mode serendipité, constituant le troisième ingrédient de mon prisme culturel.

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Faire le tri dans la profusion des images qui nous interpellent chaque jour et analyser celles qui nous semblent les plus signifiantes, telle est l’ambition de ce blog dédié à la sémiologie de l'image. On y parle publicité, marketing, storytelling, cinéma, séries, design, illustrations, typographie, packagings, transmédia… Une seule envie réunit les différents rédacteurs qui participent à Sémiosine le blog : comprendre un peu plus le monde dans lequel nous évoluons.
Bonne lecture !

Pour la petite histoire...



. Grazia, 11 octobre 2013 : "Attentat à la candeur", de Laureen Parslow.

. Sport&Style, supplément de L'Equipe n°21449, 6 avril 2013 : "Nom d'une griffe", de Claire Byache - article sur les noms made in France

. Le Soir, édition du 13 mars 2013 : "Le Harlem Shake, un carnaval anti-crise ?" de Julie Huon.

. Le Figaro, "Pourquoi le "Harlem Shake" est un phénomène viral", d'Emmanuelle Germain (12/03/2013).

. Sport&Style, supplément de L'Equipe n°21323 : dossier "Made in Swiss", de Claire Byache.

. Okapi n°949 : article "Les reprises, c'est tendance", d'Agathe Guilhem.

. France 3, juillet 2012, interview sur le time-lapse pour le 12/13.