Interview #15 : Sébastien Haddouk, réalisateur

Interview #15 : Sébastien Haddouk, réalisateur

Rencontre avec Sébastien Haddouk à l’occasion de la diffusion de son nouveau documentaire Cagole Forever sur Canal+ le 15 février prochain.

Sébastien Haddouk nous dit d’emblée qu’il a découvert l’existence de la sémiologie lors du tournage de son documentaire Hipstérie : La hype à tout prix, auquel Sémiosine avait participé par l’intervention d’Ophélie Hetzel. Depuis, la discipline le fascine. Ce que confirme Cagole Forever, qui a fini de nous convaincre que Sébastien avait une intention assez similaire à la nôtre : observer les signes apparents d’un groupe pour en comprendre la signification dans la société d’aujourd’hui. Il a accepté de nous rencontrer mi-janvier pour nous en dire un peu plus sur son travail, sa méthode, son parcours, ses projets.

La tribu

Je travaille pour LaLaLa Productions, qui produit principalement des documentaires de pop culture sur la mode. Pour mon premier documentaire Hipstérie, ce qui m’intéressait chez les hipsters, c’était avant tout le côté « tribu » et les signes distinctifs qui leur étaient communs, comme la barbe ou les marques précises qu’ils utilisent. J’ai essayé d’aller au-delà de ces signes, pour comprendre leur mode de vie.

Pour moi, le vêtement, c’est notre première façon de dire bonjour au monde. C’est aussi une façon de montrer qu’on veut appartenir à un clan, à une tribu. Dès l’école, on est conditionné à porter les marques qui nous feront accepter dans tel ou tel groupe. Je me rappelle, plus jeune, ma mère m’habillait d’une certaine manière qui n’était pas du tout celle de la banlieue parisienne dans laquelle j’ai grandi, et qui me tenait à l’écart des autres. Ça attisait les moqueries des garçons (les filles étaient plus gentilles en général), qui portaient tous des survêtements Tacchini et des baskets de marque. On a donc très jeune l’envie d’appartenir à quelque chose, et de se ressembler. En grandissant, j’ai toujours été attiré par les gens de la mode et par ce que disent de nous les vêtements qu’on porte.

Pour Hipstérie, j’avais ainsi voulu rencontrer le collectif Exactitudes, formé par le photographe Ari Versluis et la styliste Ellie Uyttenbroek qui travaillent ensemble sur cette idée de tribu et d’appartenance par le vêtement. Je suis également allé à Marseille suivre un festival de pop philosophie où j’ai pu interroger des penseurs sur le normcore, qui est la continuité de la mode hipster, sur l’uniformisation, sur ce que signifie « être normal ». Car ce qui m’intéresse vraiment, dans ce travail sur le vêtement, c’est de découvrir la personne qui se cache sous la panoplie.

exactitudes

Collectif Exactitudes

La Cagole

J’aime Marseille, j’aime le Sud, quelque chose me parle chez les cagoles. Je ne serais pas aller les interviewer, sinon. Je ne vais pas m’engager six mois sur un sujet pour des personnes qui ne me toucheraient pas. La cagole dégage quelque chose d’immédiatement sympathique, on a envie de l’aborder, de lui parler. Et pour le coup, il y a vraiment quelque chose d’identifiable chez elle. En théorie du moins, parce qu’en pratique, j’ai eu beaucoup de mal à trouver le bon cliché « cagole », celui qui travaille l’imaginaire collectif. C’est sans doute, dans Cagole Forever, Magalie la plus significative, et encore, quand on gratte, je n’en suis même pas certain. Le casting a ainsi été très compliqué à mener.

La cagole, c’est finalement plus un tempérament. Une fois qu’on a « déshabillé » une cagole, on se demande pourquoi elle et pas une autre. Car ce genre de documentaire, c’est ça : déshabiller la personne, gratter le maquillage, enlever les tatouages, et voir ce qui reste au cœur. C’est ce qui va déterminer ce qu’est une cagole. Parce que les images de vulgarité et de provocation qu’on lui associe souvent, c’est très subjectif. C’est bien plus un comportement global, un assemblage qui va nous faire dire d’une fille qu’elle est vulgaire. Un restaurateur marseillais me disait très justement « la cagole, plus qu’elle ne se voit, elle se ressent. » Il y a ainsi un côté mec chez la cagole, à côté de ce côté hyper féminin qui saute aux yeux, ce qui bouscule les genres. Aurore Vincenti, la linguiste qui intervient dans le documentaire, disait à ce propos quelque chose de très intéressant mais que j’ai dû couper au montage : à partir du moment où une femme se comporte comme un garçon, dans sa manière de parler fort par exemple, elle est considérée comme vulgaire. Ça ne se joue même plus au niveau des signes extérieurs, c’est inscrit dans l’inconscient des gens puisque garçons et filles sont censés se comporter très différemment.

« Cagole », ce n’est finalement qu’un mot, entré dans le dictionnaire il n’y a pas si longtemps. Je voulais interroger Alain Rey sur ce sujet, mais je n’ai pas pu. J’aurais aimé savoir pourquoi, à un moment donné, un mot, alors qu’il est utilisé depuis plus de cent ans, arrive dans le dictionnaire. L’effet Loanna et Loft Story, ici ? Il faut aussi souligner le fait que tout le monde ne connaît pas ce mot. A Paris, c’est un terme un peu branché pour parler de quelqu’un qui l’est moins ; mais ailleurs, je ne sais pas si ça parle autant qu’ici et dans le Sud. Ce qui est certain, c’est qu’il y a une vraie tendance aujourd’hui, déjà présente dans le Normcore, une autre tribu que j’avais pu détecter dans mon documentaire Hipstérie. Une nouvelle génération de stylistes revisitent les logos les plus populaires ou des vêtements comme la doudoune ou des sacs Barbès version « luxe ». La crise, peut-être, qui est passée par là… cynisme ou revendication ? Je ne sais pas.

cabas barbès

La méthode

J’utilise la première personne dans les commentaires de mes documentaires avant tout pour un problème de légitimité. Je ne viens pas du milieu du journalisme, j’ai été comédien, j’écris des scénarios. Je suis passé à l’image parce que j’avais envie de raconter des histoires. Et le documentaire a été pour moi le moyen d’expérimenter la narration par le montage. Je me suis pris au jeu / au je pour éviter cette impression de condescendance toujours possible lorsqu’on vous assène une vérité générale. Je voulais donner un point de vue personnel, mon regard, mon analyse. Le je pour moi était ainsi la manière la plus légitime de me dire que je pouvais faire un documentaire, dans un parcours qui au départ n’était pas le mien. Et paradoxalement, le je est ce qu’il y a de plus engageant : c’est le regard que je porte sur un sujet que j’ai choisi.

Plus en amont, tout commence par des recherches et l’élaboration d’un séquencier, qui permet de vendre le documentaire. Mais ce qui m’intéresse le plus, c’est de construire la narration au montage. Mon premier documentaire avait quelque chose de radical puisque chaque intervenant ne venait qu’une seule fois délivrer son message. Sur Cagole Forever, les intervenants peuvent revenir plusieurs fois, même si le documentaire suit la chronologie du tournage. Chaque personne, sémiologue, linguiste, philosophe, journaliste, m’a emmené quelque part, m’a fait évoluer. Et tout prend son sens lors du montage, pendant lequel s’écrit la voix off, le commentaire. J’ai donc une idée globale au départ, mais le plan se modifie au fur et à mesure. C’est finalement très complexe, un documentaire. Il y a dix mille portes d’entrée, autant de portes de sorties, et le sens se dégagera en fonction des choix que fait le réalisateur.

Le parcours

J’ai d’abord fait des études de lettres et de maths, puis d’économie et de finances. J’avais besoin d’un diplôme qui me permette de travailler, mais j’ai toujours eu l’envie de raconter des histoires. Je me suis alors tourné vers le jeu pour devenir comédien. J’ai très vite compris que je n’étais pas fait pour ce métier. Ce qui me plaisait, ce n’était pas interpréter mais raconter, et pour ce faire, il fallait que je passe par l’écriture.

J’ai appris sur le tard, en rédigeant des fiches de lecture de scénarios pour des maisons de production, en lisant des ouvrages spécialisés. Je voulais réaliser des films, et l’écriture de scénario était un moyen d’y arriver. J’ai rencontré Olivier Niklaus, qui travaillait pour LaLaLa Productions et qui m’a mis le pied à l’étrier, d’abord comme stagiaire chef op puis comme réalisateur de sujets pour Mademoiselle Agnès, également pour des marques de vêtements. J’ai réalisé un webdoc pour De Fursac, qui a plu. C’était un moyen pour moi d’expérimenter de nouvelles formes, essayer plein de choses.

La technique me fascine depuis tout petit. J’ai eu ma première caméra à cinq ans, c’était une vieille super 8. Ado, on m’a offert une caméra numérique et j’ai commencé à faire de petits films et à apprendre à les monter. Mon père était féru de technologie. Tout ça a certainement créé aussi cette envie de faire des films et de raconter des histoires.

 Les projets

Je prépare actuellement mon premier long métrage de fiction, qui se situe dans un bar d’hôtesses parisien, sur des femmes qui travaillent dans ce genre d’endroit. Le tout vu par un enfant qui portera son regard sur ces cagoles d’un autre genre, parisiennes, mais toujours sans tabou et surtout too much.

 

TEASER « CAGOLE FOREVER » 52 minutes réalisé par Sébastien Haddouk / diffusion le 15 Février à 22H50 sur CANAL+ from LALALA PRODUCTIONS on Vimeo.

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Chez Sémiosine, nous concevons la sémiologie avant tout comme un prisme d’analyse pour décrypter les images et les récits qui nous entourent et structurent nos imaginaires socio-culturels.

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Faire le tri dans la profusion des images qui nous interpellent chaque jour et analyser celles qui nous semblent les plus signifiantes, telle est l’ambition de ce blog dédié à la sémiologie de l'image. On y parle publicité, marketing, storytelling, cinéma, séries, design, illustrations, typographie, packagings, transmédia… Une seule envie réunit les différents rédacteurs qui participent à Sémiosine le blog : comprendre un peu plus le monde dans lequel nous évoluons.
Bonne lecture !

Pour la petite histoire...



. Grazia, 11 octobre 2013 : "Attentat à la candeur", de Laureen Parslow.

. Sport&Style, supplément de L'Equipe n°21449, 6 avril 2013 : "Nom d'une griffe", de Claire Byache - article sur les noms made in France

. Le Soir, édition du 13 mars 2013 : "Le Harlem Shake, un carnaval anti-crise ?" de Julie Huon.

. Le Figaro, "Pourquoi le "Harlem Shake" est un phénomène viral", d'Emmanuelle Germain (12/03/2013).

. Sport&Style, supplément de L'Equipe n°21323 : dossier "Made in Swiss", de Claire Byache.

. Okapi n°949 : article "Les reprises, c'est tendance", d'Agathe Guilhem.

. France 3, juillet 2012, interview sur le time-lapse pour le 12/13.