La préquelle, ou le récit des origines

La préquelle, ou le récit des origines

La seconde trilogie Star Wars a ouvert la voie à la « préquelle » ; soit une œuvre réalisée ou diffusée après une fiction donnée, mais située antérieurement dans l’univers de la fiction. Pourquoi cet engouement pour une remontée – après coup – dans le temps d’un récit filmique ?

On a pu voir Batman Begins, puis The Dark Knight (préquelles de Batman), Star Trek : Enterprise (préquelle de la saga Star Trek), Caprica (préquelle de Battlestar Galactica) ; plus récemment X-Men Origins : Wolverine, puis X-Men : Le commencement (préquelles de la trilogie X-Men) ; et sur les écrans cet été : Rise of the Planet of the Apes (préquelle de La Planète des singes). Ce phénomène relève-t-il d’un simple opportunisme de l’industrie du cinéma d’aventures ? Que nous dit la préquelle sur la conception et la production d’une fiction? Sur ses personnages ?

Changer la donne de la fiction et de sa production

La préquelle, appelée aussi « antépisode » en français du Québec, permet d’éviter plusieurs difficultés qui impactent habituellement la réalisation d’une ou plusieurs suite(s) (sequel en anglais). Dans l’industrie de la fiction audiovisuelle, le fait de donner une suite à une œuvre n’est pas simple : les acteurs vieillissent, ne sont plus disponibles, ou deviennent parfois très chers lorsqu’une saga repose sur leur personnage. Enfin le principe même de la suite a vieilli : des séries télévisées des années 70 aux épopées cinématographiques, d’innombrables fictions à épisodes ont exploité avec un bonheur inégal les rebondissements successifs de la saga. On peut donc faire le constat d’un certain essoufflement de l’œuvre à « suites », où une bonne trame narrative initiale se trouve usée jusqu’à la corde, débouchant sur des avatars très contestables (Les suites d’Alien, le 8ème passager, la saga des Freddy après Les Griffes de la Nuit, Matrix Reloaded et Revolutions…).

Retour au mythe et récit de genèse

Or la préquelle échappe pour un temps à cette entropie. En revenant dans le passé, elle régénère entièrement la matrice narrative du récit et renforce sa dimension mythique. Les titres sont signifiants à cet égard : si la série Spartacus : Blood and Sand évoque un péplum centré sur l’histoire d’une rébellion, sa préquelle Gods of the Arena place les gladiateurs au rang de divinités mythologiques (aux instincts d’ailleurs plus primitifs que démocratiques). L’antépisode se donne comme un récit de genèse, d’où des titres tels que Hannibal Lecter : Les Origines du mal, X-Men : Le commencement, Batman Begins.

Mais tout récit ne favorise pas un approfondissement dans l’ADN de son univers narratif. La préquelle trouve sa raison d’être lorsqu’un ou plusieurs noyaux restent énigmatiques au sein de l’histoire principale. D’où viennent les créatures d’Alien ? Qui est Dark Vador ? Et, de manière générale, comment les super ou anti-héros sont-ils devenus ce qu’ils sont : des êtres dotés de pouvoirs fantastiques et parfois des monstres ?

Dénouer une énigme du récit principal

C’est dire que la préquelle est aussi un récit d’explication ; en remontant dans le passé des héros, la préquelle dénoue une énigme du récit principal.

Ce mouvement de dénouement n’est pas neutre dans la production et la consommation du récit. Car il oppose, d’un côté la sequel classique, basée sur la découverte progressive d’une histoire (les séries et sagas de la culture populaire étant elles-mêmes en forme de work in progress), de l’autre l’antépisode, basé sur une révélation ; comme si une antériorité du récit existait, dont le dévoilement permettait enfin d’articuler les pièces d’un puzzle fictionnel. Ainsi la révélation de l’identité de Dark Vador et sa relation de parenté avec les héros de la saga initiale donnent un éclairage résolument nouveau à l’ensemble du récit : la seconde trilogie de Star Wars s’emboîte parfaitement avec la première, générant un effet de complétude du récit.

Brouiller la frontière entre récit et réel

Cette révélation d’une antériorité du récit montre que la préquelle s’inscrit dans une conception moderne de l’univers fictionnel. Car le fait de lire, écouter, être spectateur d’une œuvre, c’est accepter le contrat de la fiction, qui est de dérouler un fil narratif à partir du moment où il nous est donné. La préquelle bouleverse ce contrat, elle nous dit implicitement que l’histoire communément partagée a encore un autre début, qu’elle n’est qu’une tranche de vie, voire une tranche d’univers. Du coup la fiction audiovisuelle n’est plus donnée en soi, comme une œuvre unique et fermée, mais comme le monde réel : un univers traversé par une multiplicité d’histoires. Des histoires dérivées, des histoires antérieures (préquelles), des suites (sequels), des maillons narratifs entre deux récits (interquels), des réinterprétations entièrement nouvelles de l’histoire principale (reboot). Voici les grands mythes de la culture populaire déverrouillés, réarrangés, indéfiniment revisités, en un continuum narratif extensible dans toutes les dimensions du temps et de l’espace.

Une souffrance originelle chez les héros

La préquelle tend également à atténuer, voire à brouiller, le manichéisme des grands films d’aventure, où bons et méchants sont habituellement figés dans leur polarité. Le passé révèle des zones d’ombre ; les personnages ont eux aussi une enfance, une croissance, qui leur donnent de l’épaisseur et renforcent leur crédibilité. Dans X-Men Origins, Wolverine assume ses pouvoirs insoupçonnés le jour où son père est tué sous ses yeux d’enfant, puis il assume ses pouvoirs augmentés et sa nature bestiale après le meurtre de la femme aimée.

Magneto, enfant, dans X-Men : Le commencement, est soumis à un horrible chantage qui se solde par l’assassinat de sa mère sous ses yeux : il basculera dans le camp de son bourreau.

Anakin Skywalker, pour sauver Padmée, choisit de rejoindre le Chancelier Palpatine et le côté obscur de la Force.

Bruce Wayne, voyant ses parents assassinés, décide de combattre le crime : c’est la naissance de Batman dans Batman Begins.

Meurtres, chantages, l’antépisode révèle une souffrance originelle terrible, systématiquement à l’œuvre dans la détermination de ces personnages. Ce traumatisme se mue en résilience pour les uns (Batman, Wolverine…), en malfaisance pour les autres (Magneto, Dark Vador…). Si bien que la préquelle est profondément déterministe, une causalité permet de tout expliquer : les bons sont d’autant plus héroïques et les méchants ne le sont jamais gratuitement.

La préquelle réussit donc un étonnant tour de force : renouveler l’industrie d’une fiction audiovisuelle essoufflée dans ses suites commerciales, en faisant la révélation d’un récit des origines, un récit fascinant par sa capacité à renforcer et diffracter les mythes issus de la culture populaire. En ombre au tableau : l’image d’une société contemporaine potentiellement saturée d’événements et de leurs séquelles, humaines, sociales, judiciaires, écologiques… Dans l’omniprésente saga partagéequ’est l’actualité planétaire, la suite que nous réserve l’aventure du réel semble assez inquiétante. La préquelle satisfait confusément un besoin régressif. Mieux comprendre les origines de nos histoires nous rassure-t-il sur notre capacité à faire les bons choix ?

3 Comments Leave yours

  1. Sam #

    Chose intéressante, certains exemples cités (batman, x-men) sont souvent issus des nouvelles graphiques (autrement dit de la BD), art qui manie les concepts de prequel et reboot depuis des décennies. Dans les X-men par exemple, tout un pan de leur saga se situe dans un futur potentiel ( «futur antérieur» – http://www.marvel-world.com/encyclopedie-1625-fiche-futur-anterieur-eveacutenements.html) qui à été évité pour nous autre mortels mais qui est tout de même relaté.

  2. La notice de Wikipédia donne plusieurs exemples de préquelles, dans le domaine littéraire – avant d’être un phénomène cinématographique : il y a une préquelle dans l’oeuvre de Rabelais ainsi que chez Molière.

    La « postquelle » que vous évoquez prend place dans la multiplicité des nouveaux genres (interquel, reboot, alterquel..) susceptibles de reconfigurer un mythe moderne dans ce que j’appelle  » un continuum narratif extensible dans toutes les dimensions du temps et de l’espace ». Ici l’extension se fait dans le temps. La postquelle s’inscrit naturellement dans la continuité/découverte d’un récit plus que dans une révélation d’un récit des origines ; en cela elle est par principe différente de la préquelle. Quel que soit le report dans le temps, la postquelle reste une forme de suite.

  3. Fabien NICOLAS #

    Intéressant ! La préquelle semble alors un outil du cinéma moderne pour se renouveller et se dévelloper, un peu comme la 3D mais au niveau narratif.
    Y a-t-il toujours eu des préquelles ? En littérature, je me rapelle qu’Asimov avait fait fait une préquelle a sa trilogie Fondation, mais y a-t-il plus vieux ?
    Et pour rester dans l’univers Star Wars, que dire du scénario du jeu recent, qui se passe un millier d’années après, reprenant l’univers mais pas les personnages ? Une telle ‘postquelle » (mot mot horrible, pardon) a plusieurs des caractéristiques que vous décrivez pour la préquelle : création d’une dimension mythique, esquive des problemes de conflits, renouvellement de la ficelle narrative…

2 Trackbacks

Leave a Reply





Faire le tri dans la profusion des images qui nous interpellent chaque jour et analyser celles qui nous semblent les plus signifiantes, telle est l’ambition de ce blog dédié à la sémiologie de l'image. On y parle publicité, marketing, storytelling, cinéma, séries, design, illustrations, typographie, packagings, transmédia… Une seule envie réunit les différents rédacteurs qui participent à Sémiosine le blog : comprendre un peu plus le monde dans lequel nous évoluons.
Bonne lecture !

Pour la petite histoire...



. Grazia, 11 octobre 2013 : "Attentat à la candeur", de Laureen Parslow.

. Sport&Style, supplément de L'Equipe n°21449, 6 avril 2013 : "Nom d'une griffe", de Claire Byache - article sur les noms made in France

. Le Soir, édition du 13 mars 2013 : "Le Harlem Shake, un carnaval anti-crise ?" de Julie Huon.

. Le Figaro, "Pourquoi le "Harlem Shake" est un phénomène viral", d'Emmanuelle Germain (12/03/2013).

. Sport&Style, supplément de L'Equipe n°21323 : dossier "Made in Swiss", de Claire Byache.

. Okapi n°949 : article "Les reprises, c'est tendance", d'Agathe Guilhem.

. France 3, juillet 2012, interview sur le time-lapse pour le 12/13.