Le chic tout court est-il le chic du chic ?

Le chic tout court est-il le chic du chic ?

Travel chic, casual chic, néo chic, army chic, bobo chic… Que nous révèle cette multitude de nuances ? Que le chic est éminemment désirable, et qu’en le qualifiant, on cherche à l’approcher dans son acception la plus absolue.

Selon James Laver, qui fut le plus grand spécialiste britannique de l’histoire du costume et de la mode, « une même robe est provocante dix ans avant son époque, audacieuse un an avant, chic à son heure, et démodée trois ans après ». On comprend pourquoi il semble impossible de séparer la notion de chic de celle de mode. Une robe serait chic dès lors qu’elle correspondrait exactement à la tendance du moment. Il y a donc une dimension éphémère dans le chic. Être chic est quelque chose de jamais accompli, qui se travaille dans la durée. Et pour être chic, il faut savoir suivre parfaitement les tendances.

Le chic, une notion sacralisée

La multitude d’emplois du terme chic que l’on relève dans les magazines pourrait donc être une façon d’indiquer aux lectrices quel est le véritable chic du moment. Or il n’en est rien. Le “hippie chic”, par exemple, revient très régulièrement dans le discours médiatique. Il semblerait donc qu’une fois qu’un look a été sacralisé au rang de “chic”, il le reste encore pour quelques années. Car il s’agit bien ici de sacralisation. Une simple comparaison en images d’un look hippie et d’un look hippie chic, ou encore d’un look gothique et d’un look gothique chic, nous permet de comprendre que la différence entre les deux est que l’un est passé par les podiums et l’autre pas encore. L’un est porté par tout le monde, et l’autre, par les stars ou les mannequins. Le look non instauré “chic” est un look de tous les jours, l’autre un look un peu exceptionnel.

Look « hippie » vs look « hippie chic ».

Look « gothique » vs look « gothique chic ».

Le chic, une question d’interprétation

Revenons un instant sur ces appellations de looks composées de deux mots dont l’un au moins est le mot “chic”. Première remarque, l’usage de l’anglais, qui place l’adjectif avant le nom dans les groupes nominaux. Ainsi, dans “retro chic” ou “army chic”, le mot fort est “chic”. En français, la place de l’adjectif est signifiante : tout comme un chic type n’est pas un type chic, l’“army chic” n’a rien à voir avec le “chic army”. Le problème est de savoir si l’on considère ici le mot chic comme un nom ou comme un adjectif. La plupart du temps, les magazines parlent de “look xxx+chic”, forme qui fait de “look” un nom commun et de “xxx+chic” des qualificatifs. On peut donc interpréter ces formes non pas comme des manières de préciser le chic, mais plutôt comme des “permissions” de s’habiller un peu comme on veut : le “casual chic” sous-entend “casual mais chic”, l’army chic est un look “army mais chic tout de même”, etc.

Peut-on être « n’importe-quoi chic » ?

Si le mot chic vient s’accoller à d’autres pour encourager certains styles vestimentaires, c’est probablement parce que les créateurs, qui doivent sans cesse se renouveler, décident de redonner de la valeur à l’existant à défaut de toujours pouvoir inventer de nouvelles choses. Ainsi trouve-t-on des looks “sporty chic”, “warrior chic”, ou encore “serial killer chic” (rien à voir avec le killer chic, attention) qui “s’inspirent de” sans pour autant vous donner l’air de sortir réellement d’un match de tennis ni d’un combat armé ou d’un meurtre en série…

« Killer chic » et « Serial killer chic ».

Jusqu’où peut-on aller dans la folie du chic ? L’une des dernières utilisations insolites du mot chic est celle de “homeless chic”. Une formulation extrême qui revient à dire que l’on peut être “chic comme un sans abri”. Paroxysme de la perte de sens du mot chic ou besoin ardent de prouver que tout peut définitivement être chic? Le sens ironique du chic BCBG, qui désigne depuis les années 70 un jeune d’apparence bourgeoise et d’élégance traditionnelle, est bien loin. Pourtant, c’est bien le chic qui revient dans les deux cas. Peut-être même que ceux qu’on décrivait comme BCBG hier sont ceux qui s’habilleront en homeless chic demain.

« Homeless chic ».

À la recherche du chic tout court ?

Si l’“army chic”, le “killer chic” ou le “radical chic” ne permettent pas de savoir ce qu’est vraiment le “chic”, la multitude de déclinaisons du chic prouve que l’on cherche à se rapprocher du “chic” absolu. Deux exemples récents illustrent cette démarche. L’authentique-chic du Coq Sportif contient l’idée de chic véritable, renforcée par le trait d’union qui signe le désir de la marque d’associer l’authentique au chic en une seule entité. De son côté, l’unconventional chic de Lacoste va jusqu’à jouer la redondance en associant l’adjectif “unconventional” au nom* “chic”, dont la définition même est “élégance hardie et désinvolte”.

« Authentique-chic » pour Le Coq sportif, « Unconventional chic » pour Lacoste.

L’unconventional chic de Lacoste est peut-être une des dernières étapes de re-définition du chic avant que cette appellation ne renoue avec son sens premier. Une chose est sûre : si le chic est si désirable, c’est bien évidemment parce que le chic, le vrai, semble être quelque chose d’inné. On l’a, ou on ne l’a pas.

*Chic est à la fois un nom et un adjectif invariable.

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“La sémiologie, c’est un peu une psychanalyse de la société”, nous a dit un professeur. Une phrase qui a fait tilt, et qui m’a permis de mesurer que cet outil magique qu’est la sémiologie me permettrait d’assouvir ma plus grande passion : observer, analyser et tenter de comprendre les gens et les choses qui m’entourent.

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  1. Clément V. #

    Merci pour ce billet très bien vu !

    En étirant un poil l’argumentation, il me semble que l’on retombe étonnamment sur des observations que l’on peut faire en interrogeant le rapport entre rock et politique. D’une certaine manière, la critique politique contenue dans le rock engagé semble avoir souvent été neutralisée par l’intégration au sein de la culture médiatique mainstream. Typiquement : Dylan, Hendrix, Zappa etc., utilisés ad nauseam dans les publicités, les séries, voire même les clips de campagne aux US.
    Plus récemment, il s’est d’ailleurs passé la même chose avec le death/black metal : d’abord courant underground dont une (toute petite) portion était porteuse d’un message politique raciste extrêmement violent, il est devenu une machine à gagner l’eurovision (Lordi), et aujourd’hui une musique de pub (Marilyn Manson pour Citroën).

    Je me demande s’il n’y a pas là un mouvement un peu analogue avec le « chic ». C’est notamment frappant de voir les modes gothique et hippie, qui à la base naissent (au moins pour partie) d’un rejet du diktat des convenances sociales, être intégrées, réutilisées, et donc désarmées par les podiums !

    Bon, l’idée a tendance à prendre l’eau de tous les côtés :
    1- prise de manière extensive, elle présuppose que la société soit un être conscient de lui-même et des menaces qui pèsent sur lui, et capable de réagir par l’incorporation de ces menaces. Sauf qu’a priori, jusqu’à maintenant personne n’a eu la chance de discuter en tête à tête avec une société.
    2- même comprise de manière minimale, elle laisse dans l’ombre la vraie question : par quels procédés, activés par quels acteurs et en combien de temps une référence culturel radicalement critique finit-elle par devenir du gadget pour publicitaires ?

    Il reste malgré tout que le parallèle entre musique et « chic » paraît, sur ce point, étonnamment pertinent !

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Faire le tri dans la profusion des images qui nous interpellent chaque jour et analyser celles qui nous semblent les plus signifiantes, telle est l’ambition de ce blog dédié à la sémiologie de l'image. On y parle publicité, marketing, storytelling, cinéma, séries, design, illustrations, typographie, packagings, transmédia… Une seule envie réunit les différents rédacteurs qui participent à Sémiosine le blog : comprendre un peu plus le monde dans lequel nous évoluons.
Bonne lecture !

Pour la petite histoire...



. Grazia, 11 octobre 2013 : "Attentat à la candeur", de Laureen Parslow.

. Sport&Style, supplément de L'Equipe n°21449, 6 avril 2013 : "Nom d'une griffe", de Claire Byache - article sur les noms made in France

. Le Soir, édition du 13 mars 2013 : "Le Harlem Shake, un carnaval anti-crise ?" de Julie Huon.

. Le Figaro, "Pourquoi le "Harlem Shake" est un phénomène viral", d'Emmanuelle Germain (12/03/2013).

. Sport&Style, supplément de L'Equipe n°21323 : dossier "Made in Swiss", de Claire Byache.

. Okapi n°949 : article "Les reprises, c'est tendance", d'Agathe Guilhem.

. France 3, juillet 2012, interview sur le time-lapse pour le 12/13.