Le contrôle du temps, une nouvelle frontière ?

Le contrôle du temps, une nouvelle frontière ?

En temps de crise, il faut provisoirement abandonner l’idée de contrôler le monde. Mais ce renoncement permet l’émergence de nouvelles aspirations, encore plus audacieuses. Pourquoi pas la maîtrise du temps ?

La notion de contrôle est aujourd’hui de plus en plus remise en cause par des événements majeurs : crise économique, crise sociale, crise politique, crise de sens, crise de confiance, crise du lien. Il se dégage alors une impression de désengagement de nos vies, un sentiment d’avoir de moins en moins prise sur nos destins et nos décisions et par conséquent que notre avenir nous échappe. Face à ce constat, le pessimisme et le défaitisme semblent l’emporter.

Toutefois, des indices et des signaux faibles émergent et permettent de nous faire penser que la capacité de contrôle des individus réapparaît sous une autre forme : le contrôle du temps. Au-delà de l’imaginaire fantastique de science-fiction que véhicule ce concept, il s’agit de comprendre que la prise en main du temps consiste à agir constamment sur notre rapport au présent, au passé et au futur. Prenons des exemples concrets afin de comprendre ce qui est à l’œuvre et analyser les ressorts émotionnels en place.

Une temporalité à la fois élastique et compressible

Les récents progrès technologiques ont mis à la portée du plus grand nombre des appareils photo et des caméras ultra-performantes. Quelle utilisation en a été faite ? Il suffit d’observer la manière dont les vidéos de time-lapse fleurissent sur Internet aux quatre coins du monde pour comprendre une première expression de cette nouvelle maîtrise du temps. Grâce à la faculté d’enregistrement sur un temps très long, il est désormais possible d’accélérer à volonté et de condenser une journée en trois minutes. Le résultat est bluffant et les angles de vue plus magnifiques les uns que les autres. C’est une nouvelle manière d’appréhender la réalité qui émerge et une temporalité inédite qui apparaît, à la fois élastique et compressible.

Dans une logique totalement inverse, le ralentissement à l’extrême est également réalisable grâce aux progrès technologiques. Il s’agit alors d’étirer le temps, de saisir la densité de la réalité et de tout ce qui peut se dérouler sur un plan durant une seconde : flottement des corps, détail des expressions d’un visage, poésie d’une goutte qui tombe.

Logique ultime de cette tendance : l’arrêt du temps. L’artiste se charge alors de stopper l’horloge et fige pour toujours une scène.

 

La publicité a également cherché à tirer parti de cette nouvelle tendance pour mettre en scène des instants d’exception. C’est ici le cas de Nescafé qui arrête le temps afin de faire prendre conscience aux individus de la beauté du présent et apparaître comme un vecteur d’apaisement.

Un autre signal de l’évolution de notre rapport au temps est la passéisation de notre présent, c’est à dire la capacité que nous avons aujourd’hui de recréer la nostalgie d’une époque que certains n’ont même pas connue. L’exemple d’Instagram est révélateur de cette tendance. Cette application permet d’appliquer des filtres sur les photos afin de les vieillir artificiellement. De vieux noms resurgissent, les appareils Lomo et Polaroïd, ou encore les films 8 mm auxquels Spielberg a même dédié un film récemment.

Cette recréation du passé s’exprime également par un exercice de style dans lequel il s’agit de rejouer une scène à l’identique à trente ans d’intervalle.

Même dans la musique, l’énigmatique Lana Del Rey surfe sur cette vague nostalgique pour créer des clips qui mélangent volontairement esthétique vintage, mash-up 2.0, codes Youtube et moue aguicheuse. Somme toute, une incarnation de la post-modernité.

Dernier exemple en date, la sortie prochaine du film Time Out avec Justin Timberlake. Ce thriller d’anticipation imagine un monde où le temps, doté d’une valeur monétaire vitale, serait considéré comme le pilier central de nos vies.

Dans un monde éphémère où l’instantané est déjà devenu ringard et où la notion de présent nous échappe de plus en plus, la maîtrise de notre propre chronologie reflète une volonté de garder la maîtrise sur nos vies.

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  1. Man #

    La vraie question est : qu’est-ce que le temps ? Et dès lors qu’est-ce que le contrôle du temps ? Vous avez 3 heures en partant de St Augustin :-)

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Faire le tri dans la profusion des images qui nous interpellent chaque jour et analyser celles qui nous semblent les plus signifiantes, telle est l’ambition de ce blog dédié à la sémiologie de l'image. On y parle publicité, marketing, storytelling, cinéma, séries, design, illustrations, typographie, packagings, transmédia… Une seule envie réunit les différents rédacteurs qui participent à Sémiosine le blog : comprendre un peu plus le monde dans lequel nous évoluons.
Bonne lecture !

Pour la petite histoire...



. Grazia, 11 octobre 2013 : "Attentat à la candeur", de Laureen Parslow.

. Sport&Style, supplément de L'Equipe n°21449, 6 avril 2013 : "Nom d'une griffe", de Claire Byache - article sur les noms made in France

. Le Soir, édition du 13 mars 2013 : "Le Harlem Shake, un carnaval anti-crise ?" de Julie Huon.

. Le Figaro, "Pourquoi le "Harlem Shake" est un phénomène viral", d'Emmanuelle Germain (12/03/2013).

. Sport&Style, supplément de L'Equipe n°21323 : dossier "Made in Swiss", de Claire Byache.

. Okapi n°949 : article "Les reprises, c'est tendance", d'Agathe Guilhem.

. France 3, juillet 2012, interview sur le time-lapse pour le 12/13.