Le hipster, une histoire de barbe

Le hipster, une histoire de barbe

Quand Lalala Productions nous a demandé, pour son documentaire Hipsterie, de réfléchir à la représentation du hipster dans la publicité, on s’est rendu compte que pour les marques : « hipster » = « barbe ».  Restait à savoir pourquoi…

Le hipster se reconnaît à son bonnet, à ses chemises à carreaux, à son look cool mais recherché et … à sa barbe. Cet accessoire pileux, qui cycliquement redevient tendance, nous nous sommes demandés ce qu’il pouvait finalement bien vouloir dire. Bref, de quoi la barbe du hipster était-elle le signe ?

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Elle est d’abord signe de virilité. À rebours de l’imberbe métrosexuel, le hispter réinvestit par le poil une masculinité hautement distinctive et indiscutablement exclusive. Voilà un accessoire que l’on ne l’accusera pas d’avoir piqué à la gent féminine et que celle-ci en retour ne pourra pas s’approprier, sauf à recourir à d’humoristiques postiches. Un homme homme qui assume et revendique ce qu’il est sans négliger pour autant le petit twist féminin que cet ornement suppose en termes de soin et d’attention. À la fois brut et stylisé, le barbu d’aujourd’hui se situe à mi-chemin du dandy et du hippie, ce dernier lui ayant même gracieusement offert un bout de son nom. L’héritage d’ailleurs ne s’arrête pas là, car si le hipster a renoncé à la frontalité des revendications et à la marginalité des modes de vie hippie, il porte comme lui un regard critique sur la société de consommation et entend à sa manière et à son niveau changer un peu les choses. Plus pragmatique que vraiment idéaliste, le hipster investit l’ici et maintenant, pense local, réfléchit développement durable, achète bio et commerce équitable, entend recycler le plus possible. Il allie vêtements de marque et vêtements d’occasion, roule à vélo, se recrée son île au sein du tissu urbain qui l’a vu naître. Robinson citadin, sa barbe devient le signe de son lien à peine contrarié avec mère nature, un retour aux sources et aux origines que la barbe vient matérialiser comme dans le beau film Into the wild dont le succès n’est sans doute pas étranger à l’essor du poil occidental…

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Virile, naturelle, la barbe est aussi signe de maturité. Entendons-nous bien : le hipster n’est pas forcément l’incarnation du sage contemporain, mais sa barbe renvoie aux représentations des philosophes antiques pour qui elle était également un signe identitaire. Porter la barbe, c’était dans le monde grec être sage et jusque dans la mythologie, pas un héros ou un dieu qui ne soit barbu. Maturité distinctive portée par le poil au menton dont même les Romains, pourtant pourfendeurs de pilosité, faisaient la marque d’accession au statut de citoyen. Le mot de république provient d’ailleurs du latin pubes, le poil. Alors, porter la barbe pour « faire plus vieux » ? Dans une société adepte du jeunisme, le hipster semble en tout cas promouvoir une valeur exactement opposée. Faut-il comprendre que le hipster désire qu’on le prenne au sérieux ?

Distinction d’âge, de statut, la barbe marque aussi l’appartenance religieuse de qui la porte, la rase ou la coupe avec de multiples et parfois mystérieuses variations historiques : barbe des juifs se distinguant des non juifs, des musulmans se distinguant des non musulmans, barbe chrétienne signe de sainteté ou de pêché suivant les époques, barbe orthodoxe contre absence de barbe catholique, barbe rassemblant les habitants d’une même contrée, qu’ils soient juifs ou musulmans, face aux étrangers… l’ambivalence est presque totale et marque le jeu anthropologique de la valeur des signes. Reste que du côté du monde judéo-chrétien, et malgré la fluence des prescriptions ou interdits qui la frappent, la barbe est la forme couramment associée aux représentations de Dieu et du Christ, lequel est conçu par certains comme le premier des hippies, justement !

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Alors le hipster, une figure messianique revisitée ? Peut-être pas, mais sa barbe en tout cas vaut également signe de résistance. Le hipster exprime ainsi son opposition à des règles qu’il rejette : le port de l’uniforme « costume-cravate » imposé par bon nombre d’entreprises, les critères de beauté qui s’étalent dans les magazines de mode, la surconsommation inconséquente, la recherche du profit à tout prix au détriment d’une éthique de vie. À bien y regarder d’ailleurs, la barbe a toujours été signe de rébellion : du Christ s’opposant aux soldats romains, aux bears voulant imposer une autre image de l’homosexualité, en passant par les hippies refusant le style de vie de leurs parents, l’affichage du poil vaut manifeste, chemin de traverse et pas de côté tout à la fois. Les hipsters ne dérogent pas à la règle et imposent mine de rien une résistance sans violence.

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Reste à savoir d’où la barbe du hispter tient son succès publicitaire… Adepte d’une révolution douce, individuelle et locale, il est vrai qu’il ne représente pas l’hirsute d’une radicalité politique plus revendicatrice et possède, y compris malgré lui, un quelque chose de vaguement consensuel qui permet de se l’approprier sans peine. Figure ambivalente se jouant de l’alliance des contraires – masculin-féminin, nature originelle-monde urbain, jeunesse-maturité… – le hispter dans ses variations et ses interprétations possibles offre en tout cas un morceau de choix à la publicité qui peut le décliner à l’envie. Elle ne s’en prive d’ailleurs pas ! De l’homme en costume sur un skateboard à un groupe de bikers vaguement barbus, en passant par des néo-dandys pieds nus mais à barbe, la publicité se régale de cette figure quitte à rompre avec les aspirations originelles dudit hipster…

Bonus

Hipsterie, la hype à tout prix, documentaire de Sébastien Haddouk / Lalala Productions – 1re diffusion le dimanche 8 mars 2015

Exposition Beard à la Somerset House de Londres, jusqu’au 29 mars 2015

 

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Chez Sémiosine, nous concevons la sémiologie avant tout comme un prisme d’analyse pour décrypter les images et les récits qui nous entourent et structurent nos imaginaires socio-culturels.

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Faire le tri dans la profusion des images qui nous interpellent chaque jour et analyser celles qui nous semblent les plus signifiantes, telle est l’ambition de ce blog dédié à la sémiologie de l'image. On y parle publicité, marketing, storytelling, cinéma, séries, design, illustrations, typographie, packagings, transmédia… Une seule envie réunit les différents rédacteurs qui participent à Sémiosine le blog : comprendre un peu plus le monde dans lequel nous évoluons.
Bonne lecture !

Pour la petite histoire...



. Grazia, 11 octobre 2013 : "Attentat à la candeur", de Laureen Parslow.

. Sport&Style, supplément de L'Equipe n°21449, 6 avril 2013 : "Nom d'une griffe", de Claire Byache - article sur les noms made in France

. Le Soir, édition du 13 mars 2013 : "Le Harlem Shake, un carnaval anti-crise ?" de Julie Huon.

. Le Figaro, "Pourquoi le "Harlem Shake" est un phénomène viral", d'Emmanuelle Germain (12/03/2013).

. Sport&Style, supplément de L'Equipe n°21323 : dossier "Made in Swiss", de Claire Byache.

. Okapi n°949 : article "Les reprises, c'est tendance", d'Agathe Guilhem.

. France 3, juillet 2012, interview sur le time-lapse pour le 12/13.