Le récit d’un virus

Le récit d’un virus

Le mot de l’été 2014 ? Chez Sémiosine, nous avons opté pour « virus », qui a autant dominé l’information que la fiction. Aperçu.

Les éléments du récit

Le mot, d’abord. Selon le Larousse, un virus est un « agent infectieux très petit, qui possède un seul type d’acide nucléique, et qui ne peut se reproduire qu’en parasitant une cellule ». Depuis quelques mois, le virus Ebola – du nom de la rivière bordant la ville d’Yambuku en République Démocratique du Congo, où est apparue la maladie la première fois en 1976 – fait régulièrement la une des journaux. Cette fièvre hémorragique virale, dont le taux de létalité peut atteindre 90%, est une zoonose, autrement dit une infection animale qui se transmet à l’homme par contact direct (avec du sang, des viscères, des sécrétions, etc.).  S’il ne nous a pas été donné de constituer un corpus recensant les articles de presse publiés sur le virus Ebola, il nous a semblé intéressant de nous pencher sur des oeuvres de fiction récentes qui toutes construisent le récit d’un certain type de virus, celui qui se transmet des animaux à l’homme.

Les animaux

Si le virus est lui-même invisible, il lui faut un corps transmetteur pour atteindre l’homme : poulet, rat, chauves-souris, singes… Or ces animaux sont, de Darwin à Dracula, des constructions symboliques fortes qui hantent l’imaginaire collectif occidental. Et cet été, hasard du calendrier, nous avons eu coup sur coup la diffusion de la série The Strain, imaginée par Guillermo del Toro, et la sortie du deuxième volet de la franchise La Planète des singes : l’affrontement.

Le pitch de La Planète des Singes, l’affrontement est connu : l’humanité a été en partie décimée par les singes qui ont pris le pouvoir sur terre, ont appris à parler, ont bâti une nouvelle civilisation. A l’origine de la disparition de la race humaine : un virus simiesque, inoculé par des médecins apprentis-sorciers à des singes de laboratoire. Souche, propagation, contamination, pandémie : seuls quelques humains naturellement immunisés ont pu survivre, mais dans un monde dans lequel les singes sont de plus en plus organisés, et belliqueux. Cette franchise, qui fait suite à la série de films produite dans les années 70, a le mérite de renverser le propos initial, et de faire des hommes les principaux responsables de leur descente aux enfers. Le virus, mis en récit dans le dispositif transmédia analysé ici, est le produit de la folie des hommes, et la métaphore de leur culpabilité. A trop jouer avec la nature, celle-ci finalement se retourne contre eux et les éradique pour laisser place à d’autres espèces.

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Dans The Strain, la série de Guillermo Del Toro, le mal n’est pas une production directe de l’homme, mais il l’habite au point de transformer certains humains en créatures diaboliques tout entières vouées à la destruction de leurs semblables – et d’abord de ceux qu’ils aiment. Or le premier épisode de The Strain (mot qui signifie « la souche » en anglais) reprend en l’actualisant le film Nosferatu que Murnau réalise en 1922 (dont une adaptation avait déjà été réalisée par Klaus Kinski en 1979). Le bateau qui véhicule la peste (et les rats qui y sont associés) a été remplacé par cet avion dont tous les passagers semblent morts lorsqu’il atterrit à l’aéroport de JFK à New York, à l’exception de quatre « souches » qui vont propager une étrange maladie dans la mégapole américaine. L’instigateur de tout ceci ? Un monstre qui a tout de la chauve-souris, animal associé à ce prince des ténèbres qui se nourrit du sang de ses victimes pour les transformer en esclaves morts-vivants.

The Strain

La science

On le voit, à la crainte d’une contamination possible et ponctuelle par un virus transmis par un animal se mêle la peur collective d’une pandémie généralisée. Cette peur ne date pas d’hier  – qu’on pense à la peste au Moyen Âge -, mais elle revient en force aujourd’hui avec des films comme Contagion de Soderbergh ou encore avec les séries The Walking Dead et Helix. Des oeuvres qui installent dans les esprits des éléments signifiants tous empruntés à l’univers scientifique :

  • la notion de souche, et de patient zéro ;
  • le virus vu dans l’oeil du microscope, sorte de ver aussi rouge que sanguinaire.
  • la combinaison blanche et/ou jaune des équipes médicales d’intervention ;
  • les espaces de mise en quarantaine ;
  • le patient fou qui erre dans la ville et terrifie les populations.

Le sang

Le sang, voilà bien le fond du problème. C’est le liquide principal de notre organisme. Sain, il permet au corps humain de fonctionner normalement. Contaminé, il entraîne l’humain dans sa chute. Il est alors facile de glisser vers l’idéologique, comme Guillermo del Toro qui en fait un noeud narratif important de son récit : l’un des donneurs d’alerte est un vieil homme rescapé des camps de concentration, qui a eu maille à partir avec le sbire du mal, un ancien nazi qui entend toujours dominer le monde. Dracula aujourd’hui rêve d’un monde mort-vivant. Un empire de morts-vivants, sans coeur, sans émotions. Le monde froid et violent de la nuit éternelle.

Le sang est la porte d’entrée du virus et ce qui lui permet de contaminer le corps dans son ensemble. A la peur de la contagion se mêle ainsi vraisemblablement la peur d’une perte de son identité humaine. Cette contamination de notre sang par un animal sauvage nous renvoie à notre propre condition d’animal. L’homme infesté, porteur d’un corps étranger, n’est plus tout à fait homme : on l’isole de la communauté, on le marginalise, on le soigne protégé d’une combinaison étanche… Le virus nous renvoie ainsi à notre condition de mortel et d’animal, oscillant entre une culture revendiquée et une nature souvent barbare.

La mort

L’humain malade représenté dans ces fictions a ainsi perdu toute humanité. Il est devenu l’instrument du mal. Un mal qui sera d’autant plus difficile à éradiquer qu’il est invisible, se glisse sous la peau, dans les veines, prend littéralement possession du corps de sa victime. Information, fiction : dans tous les cas, le même récit de fin de l’humanité est à l’œuvre lorsqu’il est question de virus – à l’ordre initial d’un monde en paix succède un désordre effrayant qui menace l’espèce dans son ensemble. Un récit qui continue de nous parler de la chute d’un paradis originel, et d’une vie devenue fragile, qu’on voudrait éternelle mais qui ne tient atrocement qu’à un fil. Le responsable ? Un serpent tentateur devenu diabolique…

plafond de la chapelle Sixtine

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Chez Sémiosine, nous concevons la sémiologie avant tout comme un prisme d’analyse pour décrypter les images et les récits qui nous entourent et structurent nos imaginaires socio-culturels.

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Faire le tri dans la profusion des images qui nous interpellent chaque jour et analyser celles qui nous semblent les plus signifiantes, telle est l’ambition de ce blog dédié à la sémiologie de l'image. On y parle publicité, marketing, storytelling, cinéma, séries, design, illustrations, typographie, packagings, transmédia… Une seule envie réunit les différents rédacteurs qui participent à Sémiosine le blog : comprendre un peu plus le monde dans lequel nous évoluons.
Bonne lecture !

Pour la petite histoire...



. Grazia, 11 octobre 2013 : "Attentat à la candeur", de Laureen Parslow.

. Sport&Style, supplément de L'Equipe n°21449, 6 avril 2013 : "Nom d'une griffe", de Claire Byache - article sur les noms made in France

. Le Soir, édition du 13 mars 2013 : "Le Harlem Shake, un carnaval anti-crise ?" de Julie Huon.

. Le Figaro, "Pourquoi le "Harlem Shake" est un phénomène viral", d'Emmanuelle Germain (12/03/2013).

. Sport&Style, supplément de L'Equipe n°21323 : dossier "Made in Swiss", de Claire Byache.

. Okapi n°949 : article "Les reprises, c'est tendance", d'Agathe Guilhem.

. France 3, juillet 2012, interview sur le time-lapse pour le 12/13.