Quand la famille s’affiche

Quand la famille s’affiche

Le 21 mars dernier sortaient sur les écrans français L’Oncle Charles, le dernier film d’Etienne Chatiliez, et Torpédo, de Matthieu Donck. Pour promouvoir ces deux comédies familiales ? Des affiches qui empruntent les codes de la photo de famille.

Ces deux affiches ne sont pas isolées. Entre 2002 et 2012, 26 affiches de films français ont été composées de cette façon, dont neuf pour la période 2009-2012.

L’affiche type

  • Une vue frontale prise par un photographe qu’on devine extérieur à la famille ;
  • un fond clair et bleu (ciel ou autre – la couleur préférée des français), parfois associé à du vert (la nature, l’espoir)…
  • …le décor extérieur (jardin, champ) d’une France provinciale (aucun décor urbain)…
  • …ou un espace commun intérieur, avec un canapé par exemple,ou une table, meuble structurant la famille et autour duquel l’image se compose ;
  • la famille, elle, est centrée et unie, debout ou assise, souriante ou non.

Deux affiches se démarquent par l’utilisation non de la photo seule mais de l’album de photos :

  • Différentes photos pour Le premier jour du reste de ta vie, qui suggèrent une chronique se déroulant sur un laps de temps plus ou moins long ;
  • différentes photos de la même situation, pour La Famille Wolberg, qui suggèrent au contraire une histoire ancrée dans le présent, vue selon différents points de vue qui se combinent pour rendre compte de la vérité.

La famille type

Les deux types de famille présentes dans la société sont ainsi représentés : famille traditionnelle et famille recomposée.

  • 14 affiches représentent ainsi l’image d’une famille traditionnelle : un père, une mère, un, deux ou trois enfants, éventuellement les oncles, tantes et cousins.

Dans cette catégorie, seules deux affiches évoquent la diversité des origines mais sans la mettre en avant : La première étoile et Il reste du jambon ?

  • Les autres affiches présentent des familles atypiques ou recomposées, modernes. Sont visuellement suggérés les thèmes de l’adultère, du divorce, de la mixité, de l’homoparentalité.

On le voit, l’image de la famille véhiculée dans les affiches de cinéma est relativement conservatrice, ce qui s’explique par la volonté de séduire un spectre très large de spectateurs, notamment en province. Et la typographie utilisée pour les titres suggère ce conservatisme : une typo classique (avec empattement, voire pleins et déliés) est fréquemment utilisée pour compléter une affiche dont la famille est traditionnelle, quasiment jamais pour une affiche dont la famille est moderne.

Titres avec empattement : famille traditionnelle

Titres sans empattement : famille moderne ou traditionnelle

Le genre

Dans tous les cas, les films relèvent de deux genres à succès en France : la comédie (17 films) et la comédie dramatique (9 films). Pas de trace du drame familial, du film policier ou encore du film d’horreur. La famille française au cinéma, si l’on en juge par ce type d’affiches, est un espace propice au rire. Le ciel est parfois nuageux, mais le bonheur n’est jamais loin. On rit de la famille représentée, de sa propre famille qu’on retrouve évoquée à l’écran, de la famille en général qui renvoie à des codes culturels implicites forts et partagés par tous (mêmes habitudes de repas, mêmes rapports de fratrie, mêmes comportements parents-enfants, etc.)

Le rite

Le portrait de famille est, lui, un « rite familial » selon Roland Barthes dans la Chambre Claire (1980), rite qui fige certains moments importants précisément parce que collectifs. Et la dichotomie entre photographie et cinéma est ici intéressante : l’instantanéité de la photographie s’oppose en apparence à la fictionnalité du film. Tout fonctionne pourtant un peu comme si le portrait de famille de l’affiche, forcément figé, promettait de s’animer lorsque le spectateur aura franchi les portes du cinéma. L’affiche doit ainsi susciter le désir tout en créant un effet de miroir. Cette famille ? Ce peut être celle de n’importe qui. Le désir naît de la promesse d’une identification possible. Entrer dans la salle de cinéma, c’est alors répondre au besoin d’observer par le trou de la serrure la vie d’une famille archétype, c’est-à-dire la sienne et celle de ses voisins.

Les origines

L’affiche portrait renvoie à toute une tradition de l’art pictural d’avant la photographie, selon laquelle le portrait était indispensable pour laisser une trace aux générations futures, cultiver la mémoire des visages, de l’identité, contrôler le temps qui passe, défier enfin la mort en marche.

Goya, portrait de la famille de Charles IV.

Deux affiches font d’ailleurs référence à ces portraits du temps passé, que seule une aristocratie privilégiée pouvait se payer, et dont on moque aujourd’hui les attitudes élitistes (engoncés dans leurs habits d’apparat ou enfermés dans leur propriété derrière une grille qu’ils refusent vraisemblablement d’ouvrir – à noter que les deux affiches reprennent le motif de la couronne sur l’une des lettres du titre, pour renforcer l’aspect « comédie » de l’ensemble).

Les débuts de la photographie ont démocratisé ces portraits pour permettre à tout un chacun (à commencer par la bourgeoisie) d’immortaliser sa famille et de l’ancrer ainsi à la fois dans sa propre histoire et dans l’histoire collective.

Une valeur refuge

Et si la famille était toujours cette valeur refuge qu’on met d’autant plus en avant qu’en temps de crise, le spectateur a besoin de repères, désire se sentir protéger, et s’attache aux notions de partage et de solidarité, au coeur de l’entité familiale idéale ? Constat simple : en prenant comme pivot l’année 2008 et les débuts de cette crise économique qui alimente encore l’actualité, on remarque que  le nombre d’affiches de ce type augmente entre 2009 et aujourd’hui, tandis qu’en 2007, il n’y en avait aucune.

Finalement, ces affiches sont-elles l’assurance d’un succès populaire ? Non, bien sûr, mais les chiffres du box office sont à relever : Palais Royal a totalisé plus de 2 millions d’entrées, 5 films dépassent le million (La première étoile18 ans aprèsLes TucheLe Premier jour du reste de ta vie et La Fleur du Mal), 4 films font plus de 500 000 entrées (Les Aristos, Tellement proches, Il reste du jambon ?, Le Temps des Porte-Plumes) (source Allocine).

Quelques variantes

La comédie de mariage aux affiches roses, rouges et blanches :

La photo de classe, et la nostalgie qu’elle engendre :

La photo d’amis, enfin, et les éclats de rire :

La comédie familiale, ses variantes et leurs affiches « photos de famille » ont vraisemblablement encore de beaux jours devant elles dans le paysage cinématographique français.

(A suivre : la photo de famille dans les affiches de films étrangers).

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Sémiologue associé, rédacteur en chef de Sémiozine, cofondateur de Sémiosine.

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Faire le tri dans la profusion des images qui nous interpellent chaque jour et analyser celles qui nous semblent les plus signifiantes, telle est l’ambition de ce blog dédié à la sémiologie de l'image. On y parle publicité, marketing, storytelling, cinéma, séries, design, illustrations, typographie, packagings, transmédia… Une seule envie réunit les différents rédacteurs qui participent à Sémiosine le blog : comprendre un peu plus le monde dans lequel nous évoluons.
Bonne lecture !

Pour la petite histoire...



. Grazia, 11 octobre 2013 : "Attentat à la candeur", de Laureen Parslow.

. Sport&Style, supplément de L'Equipe n°21449, 6 avril 2013 : "Nom d'une griffe", de Claire Byache - article sur les noms made in France

. Le Soir, édition du 13 mars 2013 : "Le Harlem Shake, un carnaval anti-crise ?" de Julie Huon.

. Le Figaro, "Pourquoi le "Harlem Shake" est un phénomène viral", d'Emmanuelle Germain (12/03/2013).

. Sport&Style, supplément de L'Equipe n°21323 : dossier "Made in Swiss", de Claire Byache.

. Okapi n°949 : article "Les reprises, c'est tendance", d'Agathe Guilhem.

. France 3, juillet 2012, interview sur le time-lapse pour le 12/13.