Affiche retirée de Stéphane Guillon : un fait politique ?

Affiche retirée de Stéphane Guillon : un fait politique ?

Comment juger du caractère politique (ou non) d’une affiche, d’un slogan, d’un fait de communication qui ne s’annonce pas comme tel ? En analysant de façon rationnelle tous les effets de sens contenus dans le message pris dans son ensemble. Une démarche de sémiologue !

Dans Libération du 27 janvier, Eric Loret consacre un article aux affiches du spectacle de Stéphane Guillon retirées des murs du métro par la régie de la RATP qui invoque une accroche trop politique. « On attend avec impatience qu’un collège de sémiologues soit convoqué pour apprendre en quoi la phrase « En mai 2012, Stéphane Guillon s’en va aussi… » est un message politique », s’amuse l’auteur en conclusion de son papier. Sémiosine, notre collectif de sémiologues, se pique au jeu et répond à l’appel en proposant son analyse de l’affiche incriminée.

Les codes de l’affiche de théâtre

A première vue, l’affiche renvoie aux codes élémentaires du spectacle théâtral. Le fond noir et le parquet permettent d’identifier une scène. Au centre, un homme salue son public à la fin d’une représentation. Il est seul en scène, éclairé.

A sa droite, incrustés dans l’image, les dates du spectacle, le lieu, la mise en scène et les informations destinées à la location. L’affiche est sobre, en noir et blanc excepté le rouge de l’accroche et de la metteuse en scène qui tranche avec le reste. Face à la photo placardée, sans le moindre encadré, le passant est comme projeté dans la salle, au milieu du public que remercie cet artiste.

Jusque-là, rien d’exceptionnel, hormis cette silhouette sans visage : l’ensemble rappelle la campagne du précédent spectacle de Stéphane Guillon et emprunte des codes couleur utilisés par bon nombre d’affiches de one man show d’humoristes.

Implicite, présupposé… Cette courte phrase qui en dit long

Occupant le tiers supérieur de l’affiche, une phrase attire l’attention «En mai 2012, Stéphane Guillon s’en va aussi…» ; elle est la seule à pouvoir renseigner sur le spectacle à proprement parler. Elle délivre trois informations signalées chacune par le passage à la ligne.

  • «En mai 2012» renvoie aux dates du spectacle, du 1er au 6 mai ;
  • «Stéphane Guillon» permet de donner une identité à cette silhouette difficilement identifiable ;
  • « s’en va aussi… » évoque explicitement un départ et l’absence de prolongation.

S’agit-il des dernières séances que Stéphane Guillon donne de son spectacle ? L’humoriste annonce-t-il qu’il tire sa révérence et quitte définitivement la scène ? Tout un chacun peut légitimement s’interroger sur le contenu de ce spectacle, qui n’est paradoxalement suggéré que par l’annonce d’une disparition inéluctable. Comment ne pas se sentir déconcerté par un spectacle qui commence par un salut final et se dérobe à toute dénomination ?

Un mot, un seul, interpelle et oblige à une relecture signifiante : l’adverbe «aussi» suivi des points de suspension. Entrant en résonance avec la date du 6 mai, deuxième tour des élections présidentielles, il joue la carte de l’implicite, se nourrissant des rapprochements qu’un spectateur français ne manquera pas de faire. Sans l‘énoncer explicitement, l’affiche renvoie à un présupposé indiscutable : le départ de Stéphane Guillon sera concomitant du départ de Nicolas Sarkozy.

L’accroche instaure donc avec son destinataire une connivence tacite, puisqu’elle sous-entend sans dire, invite à reconnaître sans nommer. Ce sont assurément les points de suspension lourds de sous-entendus, qui convoquent la compétence interprétative du public.

Le glissement politique est consommé

Conjuguée au présent, cette phrase affirme, assène un constat catégorique. A la faveur d’un raccourci temporel, Stéphane Guillon considère son départ comme certain, envisageant la défaite de Nicolas Sarkozy comme tout aussi inexorable. Le locuteur nous plonge donc dans son univers de croyances, partant sa propre vérité : en décrétant le départ simultané de l’humoriste et du président français, il rend certain ce qui n’est encore qu’incertain, jouant les Cassandre pour le supposé candidat de l’UMP.

Derrière l’humoriste Stéphane Guillon, pointe donc le militant politique qui n’a jamais pardonné à Nicolas Sarkozy son licenciement de France Inter en 2010. Derrière cette photo et cette accroche, c’est bel et bien la sortie de scène de l’actuel président qui est en creux, happé par les coulisses obscurs de la politique.

Brouillage des identités, des temporalités, des modalités, c’est ce que dissimule cette accroche malgré sa simplicité formelle. Certes le spectacle ne possède pas de titre, mais son propos sera à l’évidence politique. Cette coloration idéologique invite à appréhender différemment l’affiche. La convergence de divers signes produit un effet de sens : de spectacle, l’affiche devient farouchement politique.

Ainsi contextualisé, le rouge connote la volonté de changement, un brin révolutionnaire, et l’engagement à gauche notoire de Stéphane Guillon. Rouge colérique, noir anarchiste, l’humoriste continue de lutter pour sauvegarder son statut et sa liberté d’expression.

Des mains jointes en signe de…

Attardons-nous maintenant sur ces mains jointes, geste à la portée symbolique. Stéphane Guillon remercie évidemment son public, celui qui est venu mais aussi celui qui l’a soutenu lors de son éviction de France Inter. Pour un peu, il remercierait tous les militants de gauche de s’être mobilisés pour obtenir la victoire de la gauche en ce 6 mai 2012. Cette victoire qu’il appelle de ses vœux, ses mains – pour ne pas dire tout son corps – semblent la dessiner sous la forme d’un V.

Comment ne pas avoir enfin à l’esprit cette photo de Nicolas Sarkozy entouré de journalistes, portrait qui défraya en son temps la chronique (2006) ? Stéphane Guillon en double de Nicolas Sarkozy scellé par un destin commun, pourquoi pas ? Mais un double négatif qui reprend la photo et s’amuse à en modifier les paradigmes : lumière vs obscurité, compagnie vs solitude, commencement vs fin, haut vs bas… Ce frère ennemi, Stéphane Guillon semble le singer jusqu’à jouer avec sa célèbre formule « Casse-toi, pauvre con ». Ne l’exhorte-t-il pas ainsi à partir, à s’en aller, bref à se casser…

L’équipe de communication de Stéphane Guillon est ainsi très forte : sous couvert d’annoncer le spectacle d’un humoriste, elle transforme une simple phrase promotionnelle en slogan politique. Savoir si la RATP a eu raison ou non de censurer ainsi ces affiches ne relève heureusement pas de la sémiologie. Mais le fait qu’elle les retire donne toutefois raison au discours militant de Stéphane Guillon, l’accompagnant au passage d’un parfum de succès publicitaire infaillible.

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Chez Sémiosine, nous concevons la sémiologie avant tout comme un prisme d’analyse pour décrypter les images et les récits qui nous entourent et structurent nos imaginaires socio-culturels.

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Bonne lecture !

Pour la petite histoire...



. Grazia, 11 octobre 2013 : "Attentat à la candeur", de Laureen Parslow.

. Sport&Style, supplément de L'Equipe n°21449, 6 avril 2013 : "Nom d'une griffe", de Claire Byache - article sur les noms made in France

. Le Soir, édition du 13 mars 2013 : "Le Harlem Shake, un carnaval anti-crise ?" de Julie Huon.

. Le Figaro, "Pourquoi le "Harlem Shake" est un phénomène viral", d'Emmanuelle Germain (12/03/2013).

. Sport&Style, supplément de L'Equipe n°21323 : dossier "Made in Swiss", de Claire Byache.

. Okapi n°949 : article "Les reprises, c'est tendance", d'Agathe Guilhem.

. France 3, juillet 2012, interview sur le time-lapse pour le 12/13.