Stromae, ta fête, la vie

Stromae, ta fête, la vie

Le 17 juin dernier, Ta fête de Stromae débarque sur la scène pop francophone. Clin d’œil au premier match de la Coupe du Monde joué par l’équipe belge le même jour, le clip nous livre une réflexion sur la vie et son oscillation perpétuelle entre joie et malheurs.

L’histoire d’une vie

Le clip de Stromae est une métaphore de la vie dont voici les différentes étapes :

– La naissance : le héros est arbitrairement choisi parmi le public composé de personnes qui se ressemblent toutes. Ce sont les spermatozoïdes qui attendent d’être choisis par l’ovule, ici représenté par la boule de canon. Lorsque l’homme est propulsé hors de la boule, il perd son costume. Sa nouvelle combinaison, comme une nouvelle peau, indique qu’il a changé de statut : il (re)devient le petit qui apprend à marcher.

– L’enfance : le héros rencontre un streetfighter, gants aux poings, qui est l’image des premiers ennemis qu’on se fait à l’école comme dans la rue.

– L’adolescence : l’homme affronte le banquier qui, depuis son bureau, l’attaque en lui rappelant sa situation / la crise financière. Puis, il fait face au juge, représentation de la justice.

– Le départ de l’enfant : l’homme se querelle avec sa mère, vêtue d’un tablier et munie d’un rouleau à pâtisserie. Il parvient à la quitter en l’étreignant et en s’éloignant.

– Le mariage : la dernière opposante, coiffée d’un voile nuptial, enchaîne l’homme par les liens du mariage avant de le laisser partir par amour.

Stromae dépeint ainsi la vie comme une série d’obstacles. Vivre, c’est être confronté à ses problèmes mais c’est aussi être prisonnier de la société et de ce qu’elle veut qu’on soit. Le costume de l’homme rappelle ainsi celui d’un prisonnier.

Stromae ta fête obstacles

Pour la plupart des occidentaux, avoir une belle vie se résume à savoir résister à l’adversité (être fort), avoir une bonne situation financière (être riche), avoir un casier judiciaire vierge (être bon), quitter le foyer familial (être indépendant) et trouver un(e) partenaire (être marié, aimé et aimant). Le héros combat ces idéaux sociaux qui homogénéisent tous les esprits de la société.

La vie est un jeu

Stromae dirige les jeux dans un stade ou une arène. Il est l’empereur face à son peuple. Ses vêtements rappellent le dictateur Mobutu et le décor futuriste, celui des jeux d’Hunger Games. L’atmosphère est froide, austère et bétonnée. Les premières notes de synthé annoncent le début des jeux : elles rappellent les trompettes de l’Antiquité romaine avant les combats de gladiateurs. Tout au long du clip, Stromae est à la fois au niveau des tribunes et dans l’arène. Il est omniprésent et regarde le spectacle. Il est comme un dieu surveillant le pion qu’il a lancé sur le terrain.

Stromae empereur ta fête

L’homme choisi par Stromae est surnommé « The Ball » dans le générique de fin : il est la boule de flipper qui traverse le parcours tumultueux sous l’œil excité du spectateur. Son nouveau costume peut même faire penser au pelage d’un fauve de cirque. L’empereur joue ainsi avec sa victime en se délectant de chaque combat. Il prend un malin plaisir à le voir souffrir. Il jubile en lançant des sourires en coin et des regards de côté. Le spectacle et le jeu se retrouvent surtout dans le sujet de la chanson puisque le titre et les paroles jouent sur le double sémantisme de Ta fête. Le pronom personnel “ta” donne de la puissance au substantif “fête”. L’allocution est directe et contribue au sens négatif de mauvais traitements et d’outrages face au sens premier de célébration, de réjouissances et de joie. Stromae crée donc une tension entre ces deux extrêmes : le spectacle de la vie est ambivalent.

La vie est un labyrinthe

Le labyrinthe est l’élément principal d’un clip qui actualise le mythe du Minotaure. Stromae est le roi Minos qui a enfermé dans un labyrinthe le Minotaure auquel la cité d’Athènes devait offrir des citoyens en sacrifice. Thésée, devenu roi d’Athènes, décide de mettre fin au carnage en affrontant lui-même le Minotaure.

Labyrinthe du Minotaure

Le clip ne met pas en scène Thésée mais un survivant, sélectionné dans la foule des tribunes. Le Minotaure, quant à lui, est protéiforme : il change de forme en fonction des étapes de la vie subies par le survivant. Si Thésée symbolise finalement le combat de l’homme contre son inconscient, le Minotaure multifacette représente, lui, les idéaux sociaux contre lesquels l’homme doit également se battre. Stromae dépeint ainsi la vie comme une succession d’étapes, d’affrontements, de matchs qui se succèdent dans un parcours sans fin : la caméra nous révèle à la fin du clip un labyrinthe qui s’étend à l’infini.

Stromae ta fête labyrinthe

La vie est une fête

Si l’on se penche sur la discographie de Stromae, on peut voir que le chanteur-compositeur belgo-rwandais joue toujours sur le côté binaire de la vie. L‘instrumental et les danses sont influencés par les musiques électro, africaine et cubaine. Lors de ses concerts comme dans ses clips, on ressent la chaleur de son univers coloré et empli de joie.

Pourtant, les paroles confèrent une dimension pessimiste à ses albums. Il joue avec les maux de la société et ouvre sa propre Boîte de Pandore à chaque chanson :

Alors on danse dépeint l’adversité au quotidien ;

Dodo dénonce la violence conjugale ;

Te quiero, Formidable et Tous les mêmes actualisent les problèmes de couple ;

Papaoutai développe le manque de repère et l’absence du père ;

Humain à l’eau critique le fossé économique entre le Sud et le Nord ;

Moules-Frites traite des rapports non protégés et du VIH ;

Carmen critique les réseaux sociaux dont Twitter ;

Quand c’est fait parle de la prévention contre le cancer et le tabagisme ;

Bâtard stigmatise le racisme et l’homophobie ;

Sommeil dénonce les insatisfaits de la vie ;

AVF dénonce le conformisme social.

Le succès de Stromae repose certainement sur ces thèmes sociaux. Mais ses chansons nous touchent surtout parce qu’elles traitent de thèmes universaux et de cette tension entre la joie et la tristesse, le bonheur et le malheur, le bien et le mal, finalement la vie et la mort.

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Aussitôt que j'ai mis le pied dans la sémiologie, c'était déjà foutu, j'étais devenu accro. Une véritable drogue qui me donne des yeux d'anthropologiste face à la société dans laquelle nous baignons. Chaque jour, nous nageons dans un univers de signes, de sens, de mythes et d'archétypes et depuis, je prends un malin plaisir à analyser et à décortiquer l'imaginaire caché sous les images et les mots que notre culture nous fait produire.

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  1. Lili #

    Merci pour cet article très éclairant et très intéressant.

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Faire le tri dans la profusion des images qui nous interpellent chaque jour et analyser celles qui nous semblent les plus signifiantes, telle est l’ambition de ce blog dédié à la sémiologie de l'image. On y parle publicité, marketing, storytelling, cinéma, séries, design, illustrations, typographie, packagings, transmédia… Une seule envie réunit les différents rédacteurs qui participent à Sémiosine le blog : comprendre un peu plus le monde dans lequel nous évoluons.
Bonne lecture !

Pour la petite histoire...



. Grazia, 11 octobre 2013 : "Attentat à la candeur", de Laureen Parslow.

. Sport&Style, supplément de L'Equipe n°21449, 6 avril 2013 : "Nom d'une griffe", de Claire Byache - article sur les noms made in France

. Le Soir, édition du 13 mars 2013 : "Le Harlem Shake, un carnaval anti-crise ?" de Julie Huon.

. Le Figaro, "Pourquoi le "Harlem Shake" est un phénomène viral", d'Emmanuelle Germain (12/03/2013).

. Sport&Style, supplément de L'Equipe n°21323 : dossier "Made in Swiss", de Claire Byache.

. Okapi n°949 : article "Les reprises, c'est tendance", d'Agathe Guilhem.

. France 3, juillet 2012, interview sur le time-lapse pour le 12/13.