Le Parc Zoologique de Paris et le mythe de Pygmalion

Le Parc Zoologique de Paris et le mythe de Pygmalion

À l’occasion de sa réouverture, le 12 avril dernier, le Zoo de Vincennes rebaptisé « Le Parc Zoologique de Paris » nous annonce, par voie d’affichage l’invasion imminente d’animaux sauvages dans les rues et les métros de la capitale. Récit et décryptage d’une campagne décalée et ingénieuse.

Entre Art et Marketing

L’affiche ci-dessous fait appel à l’art de la photographie : elle se présente en noir et blanc et nous pouvons remarquer en particulier un vrai travail artistique de flou, en profondeur, sur l’arrière-plan. En première lecture, ce visuel comporte une phrase de titre à valeur de slogan « Les animaux sauvages s’installent à Paris.» ainsi que le nom de l’établissement public gérant l’événement, à valeur de marque « Le Parc Zoologique de Paris ». S’il ne cache pas de message marketing explicite, il semble délivrer un message de type presque informatif et plutôt réconfortant, notamment par la juxtaposition de l’adjectif « sauvages » et du verbe s’installer ».

Babouins, campagne pub Parc Zoologique de Paris

La photographie met en scène un babouin qui épouille une chimère de la cathédrale Notre-Dame de Paris. L’animal se présente devant sa famille, certainement son/sa partenaire et sa progéniture. La cathédrale est reconnaissable par son architecture et par l’environnement urbain : nous apercevons la Tour Eiffel au loin qui pose le décor à Paris. L’image en noir et blanc confère aux babouins et à la chimère la même couleur. Leur morphologie est sensiblement identique : ils se ressemblent comme s’ils faisaient partie de la même espèce.

Un animal de pierre versus un animal de chair

La chimère, sentinelle architecturale et fruit de la culture du XIXe, a été conçue par l’architecte Eugène Viollet­-le-­Duc pour Notre­-Dame de Paris. Apparentées aux gargouilles, les chimères ne sont que de simples décorations à vertu apotropaïque : elles éloignent les forces du Mal des lieux sacrés à la manière des talismans. Ces êtres protecteurs faits de pierre guettent donc les esprits maléfiques parisiens du haut de la cathédrale depuis des siècles. Aujourd’hui, nous confondons gargouilles et chimères dans un imaginaire collectif peuplé de bêtes fantastiques qui doivent beaucoup à Walt Disney et à des films comme Le Bossu de Notre­-Dame.

Sur l’affiche, nous pouvons remarquer la traque des forces maléfiques grâce à la posture et l’expression du regard de la chimère : elle est dos courbé et observe les rues parisiennes. Nous la voyons donc au­-dessus de la Tour Eiffel comme si elle la surveillait, prête à bondir au moindre signe de danger. Or, la Tour Eiffel est communément considérée comme le cœur symbolique de Paris. Protectrice de la cité et sentinelle du passé, la chimère surveille ainsi la Tour Eiffel comme l’ensemble de la capitale.

 

Les babouins, quant à eux, sont des primates exotiques connus pour leur agressivité, certes, mais aussi pour leur incroyable sociabilité envers leurs congénères : l’épouillage est signe de contact social et d’acceptation dans un même groupe. Ainsi, le babouin tient à avoir sa place auprès de cette bête de pierre pour être accepté dans son environnement social, mais aussi dans le monde parisien dans une plus large mesure : il « s’installe à Paris ». Il est le représentant de ces « animaux sauvages » qui débarquent pour offrir un semblant d’exotisme à la capitale. Cette communication animale met alors en scène plusieurs oppositions : la culture vs. la nature ; le passé vs. le présent (voire le futur) ; le non-­organique (la pierre) vs. l’organique ; le figé vs. le mouvement ; le froid vs. la chaleur (animale) ; et par conséquent, Paris et les Parisiens vs. les animaux sauvages.

Un animal magique

Ce qu’il faut comprendre ici, c’est que ce comportement animal est signe de socialisation, mais aussi d’entretien et de protection, comme si la chimère appartenait à la tribu animale du babouin : ils font partie du même groupe. Ainsi, le babouin veut être endémique à la France pour protéger cette créature de pierre et l’aider dans son rôle de protecteur. Il fait donc confondre son monde au sien : la jungle africaine et la jungle parisienne ne font plus qu’une.

En réalité, cette famille de primates a un rôle magique. Elle est venue ici pour conjurer le mauvais sort, la malédiction pétrifiante qui plane sur Paris, ville embourbée dans son froid, sa pierre, son béton et sa couleur grise. Grâce à sa réintroduction, l’animal sauvage garde ses habitudes dans la jungle urbaine. Il ramène donc sa chaleur animale pour briser le sort parisien de ce monde terne, noir et froid. De plus, notons que la cathédrale de Notre­-Dame est représentée comme un édifice haut, surplombant la cité, à l’image du rocher des singes du Parc Zoologique de Paris, point le plus haut du site. Ces primates ont élu domicile sur ce promontoire de pierre, mais ils ont également élu symboliquement domicile dans la capitale. De manière générale, il s’agit de la réintroduction des animaux dans le Parc Zoologique de Paris, réintroduction qui doit être considérée comme magique et chaleureuse.

Un animal mythique digne d’Ovide

À un niveau plus profond, nous pourrions croire que ce sont les Parisiens eux­-mêmes qui se lancent dans cette quête de réintroduction animale, à travers cette affiche, afin de redonner vie à cette ville de pierre. Si nous acceptons cette idée, nous pouvons nous référer alors au mythe d’Ovide selon lequel Pygmalion, sculpteur, tombe amoureux de Galatée, sa sculpture, et demande à Aphrodite de lui donner vie. Nous pouvons retrouver cette image de l’amour dans cette affiche : les Parisiens et leur passé ont bâti Paris et en sont tellement amoureux qu’ils demandent à une force extra ­urbaine – ici animale – de venir donner vie à la ville de l’Amour afin de pouvoir vivre pleinement épanouis et en harmonie.

Pygmalion et Galatée-Jean-Léon_Gérôme

Les autres visuels de cette campagne du Parc Zoologique de Paris présentent ces « animaux sauvages » auprès de statues célèbres parisiennes : le mythe ovidien est toujours présent. Qu’il soit singe, panthère, vautour ou lion, l’animal est salvateur, social et s’intègrent à la culture de l’homme urbain pour réchauffer son cœur et ressusciter la capitale.

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Aussitôt que j'ai mis le pied dans la sémiologie, c'était déjà foutu, j'étais devenu accro. Une véritable drogue qui me donne des yeux d'anthropologiste face à la société dans laquelle nous baignons. Chaque jour, nous nageons dans un univers de signes, de sens, de mythes et d'archétypes et depuis, je prends un malin plaisir à analyser et à décortiquer l'imaginaire caché sous les images et les mots que notre culture nous fait produire.

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  1. Un éclairage sémiologique complémentaire sur cette campagne : http://lagencedusens.fr/points-de-vue.html

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Faire le tri dans la profusion des images qui nous interpellent chaque jour et analyser celles qui nous semblent les plus signifiantes, telle est l’ambition de ce blog dédié à la sémiologie de l'image. On y parle publicité, marketing, storytelling, cinéma, séries, design, illustrations, typographie, packagings, transmédia… Une seule envie réunit les différents rédacteurs qui participent à Sémiosine le blog : comprendre un peu plus le monde dans lequel nous évoluons.
Bonne lecture !

Pour la petite histoire...



. Grazia, 11 octobre 2013 : "Attentat à la candeur", de Laureen Parslow.

. Sport&Style, supplément de L'Equipe n°21449, 6 avril 2013 : "Nom d'une griffe", de Claire Byache - article sur les noms made in France

. Le Soir, édition du 13 mars 2013 : "Le Harlem Shake, un carnaval anti-crise ?" de Julie Huon.

. Le Figaro, "Pourquoi le "Harlem Shake" est un phénomène viral", d'Emmanuelle Germain (12/03/2013).

. Sport&Style, supplément de L'Equipe n°21323 : dossier "Made in Swiss", de Claire Byache.

. Okapi n°949 : article "Les reprises, c'est tendance", d'Agathe Guilhem.

. France 3, juillet 2012, interview sur le time-lapse pour le 12/13.