Maillot des Bleus, les supporters voient rouge

Maillot des Bleus, les supporters voient rouge

Jeudi 5 février 2015, Adidas dévoile le maillot que l’équipe de France de rugby portera pour le tournoi des 6 nations. Jusqu’ici tout va bien… Mais loin de faire l’unanimité ce maillot crée une véritable polémique du fait de sa couleur : il est ROUGE ! Notes sur la symbolique du bleu et du rouge dans le champ sportif.

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Couleur du sang, du diable, mais aussi de la passion et de l’amour, le rouge du maillot des Bleus (qui n’ont plus de bleu que le nom) suscite alors de nombreux commentaires sur les réseaux sociaux. Pourquoi une telle réaction ? Une analyse sémiolinguistique des commentaires, ainsi que de la publicité de présentation de la nouvelle tenue des Bleus, nous renseignera sur la symbolique liée au bleu et au rouge dans le milieu sportif et nous permettra d’expliquer les éléments sous-jacents à ces réactions.

Un peu d’histoire…

Blanc à l’origine, en 1906, le maillot de l’équipe de France de rugby devient vite bleu dans les années qui suivent. En 1958 et 1959, l’équipe de France, que l’on surnomme désormais “les Bleus”, porte à deux reprises un maillot rouge pour autant de victoires (contre l’Australie puis l’Ecosse). Les Bleus abandonnent pourtant vite ce maillot pour revenir à la traditionnelle tunique bleue. 56 ans plus tard donc, le retour du rouge sur le maillot crée la polémique parmi les supporters.

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Un sondage publié sur le site du journal l’Equipe révèle que la majorité des supporters est contre ce nouveau maillot. A la question “Rupture avec la tradition, le XV de France jouera en rouge ses matches à l’extérieur, êtes-vous pour ou contre cette évolution?”, 55% des votants se déclarent contre, et quelques 557 commentaires viennent expliquer leurs choix et alimenter le débat.

Rouge de l’étranger versus Bleu identitaire

Des couleurs, un hymne, un stade, un emblème et une histoire sont autant de symboles qui définissent l’identité d’une équipe. Modifier la couleur de la tenue, c’est, pour les internautes les plus conservateurs, une remise en cause de ce qui forge l’identité de la France en général, et de l’équipe de France en particulier : “Jouer en équipe de France c’est prendre la suite d’une longue histoire. Changer de couleur c’est ne pas respecter ceux qui l’ont écrite” nous dit un commentaire.

“Pourquoi ne pas enlever le coq aussi pendant qu’on y est…”

Première couleur du drapeau français, le bleu est ainsi perçu comme LA couleur emblématique de la France. Son emploi sur les maillots des équipes de France est considéré comme une marque de respect de nos valeurs et de nos traditions. L’expression métonymique “Allez les bleus”, consistant à désigner les joueurs de l’équipe de France par la couleur qu’ils portent, nous montre l’importance symbolique que revêt le choix de cette couleur.

50 nuances de bleu

Une identité bleue à laquelle les français sont attachés. Mais encore faudrait-il que les équipementiers attribuent le “bon” bleu aux équipes de France. En effet, même les commentaires les plus favorables au changement, considèrent que le bleu du short de la nouvelle tenue est trop foncé. Non seulement l’identité française est bleue, mais elle est plus particulièrement bleu-roi, par opposition aux autres variations du bleu dans le paradigme des nuances de bleu (bleu marine, bleu nuit, bleu ciel, bleu turquoise…).

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Ce choix du bleu-roi a notamment une fonction distinctive, il s’agit de différencier les français des autres équipes nationales évoluant également dans des tenues bleues (tel l’Ecosse en bleu-marine). Le bleu, et donc plus particulièrement le bleu-roi, devrait être apposé sur les maillots “domicile” des équipes de France.

“Le fait de jouer en maillot rouge constitue une farce grotesque”

Si certains internautes considèrent “légitime” d’avoir un maillot rouge du fait de la présence de cette couleur sur le drapeau national, cela ne peut s’accepter que pour un maillot “extérieur”. Sensé apporter “de la motivation, de l’envie”, voire même donner un coté “guerrier” à nos joueurs, finalement le rouge n’est perçu que comme un camouflet, permettant de “masquer l’absence de sang (et donc d’implication)” des joueurs de l’équipe de France.

Mais l’explication de ce rejet du rouge est bien plus profonde. Dans l’imaginaire des amateurs sportifs français, le maillot rouge signifie “l’étranger”. Ainsi, le rouge c’est le Pays de Galles (les Diables rouges), l’Espagne (la Roja), et dans une moindre mesure la Chine, l’Angleterre, l’URSS… Par ailleurs, dans le milieu sportif français, la couleur rouge jouit d’une connotation plutôt négative à l’image du “carton rouge” signifiant l’exclusion, de la “lanterne rouge” indiquant la dernière position d’un classement, ou encore de l’expression “être dans le rouge” signifiant être arrivé au bout de ses capacités physiques.

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Original mais acceptable pour certains, le rouge est donc rejeté en bloc par une (assez) large majorité. L’accueil réservé à ce maillot n’est pas sans rappeler celui fait à la désormais célèbre marinière portée par l’équipe de France de football en 2011.

Rouge dehors et Bleu dedans

La publicité d’Adidas lors du lancement de cette nouvelle tenue prévient pourtant les supporters : “Rouge dehors. Bleu dedans”. L’identité bleue est préservée… à l’intérieur ! A l’échelle du corps, les joueurs de l’équipe de France paraissent rouges, mais sont bleus dans leur for intérieur. A l’échelle de l’équipe, on peut comprendre que la France est en bleu lorsqu’elle joue à domicile et en rouge lorsqu’elle joue à l’extérieur.

Les français sont donc bleus. Mais, avec cette nouvelle tenue, ils paraissent rouges. Cette opposition sémiologique entre “être bleu” et “paraître rouge” est à la base de la polémique suscitée par ce changement de maillot. En effet, les internautes les plus hostiles à cette évolution considèrent que “être bleu” c’est “ne pas paraître rouge”. Dans cette même logique, en “paraissant rouge” l’équipe de France “n’est pas bleue” et a donc perdu son identité. Ainsi, puisque “être bleu” c’est “être français”, il est aisément intelligible que le port d’un maillot rouge soit interprété comme une perte d’identité.

Une opposition construite

Ce rejet du rouge est sans doute le fait d’un autre phénomène que la sémiologie permet, sinon de l’expliquer, tout au moins de l’identifier. Alors que le sondage présentait bien le maillot rouge comme le maillot extérieur, donc sensé remplacer le maillot blanc, les internautes ont, d’une façon assez générale, systématiquement opposé ce maillot rouge au bleu.

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Dans de nombreux sports, et en particulier dans les sports de combat (à l’instar de la boxe, du taekwondo, de la lutte…) le bleu et le rouge sont inéluctablement opposés, présentés tels des rivaux, des adversaires. Le bleu devenant l’antithèse du rouge, sans doute leur opposition conduit-elle les amateurs de sport à leur attribuer des valeurs symboliques bien distinctes.

Cette dichotomie construite par la société viendrait en quelque sorte surdéterminer nos comportements : en matière de sport les deux couleurs ne coexistent pas, elles s’opposent ! A l’opposition plus convenue chaud / froid, la France du sport imputerait donc des caractéristiques à la fois spirituelles et physiques à ces deux couleurs : au rouge le coté charnel d’un corps en action, au bleu une dimension plus mystique de la force d’esprit.

Cette approche est aujourd’hui relayée par des articles scientifiques assurant qu’une équipe vêtue de rouge est davantage crainte, et même qu’elle gagne statistiquement plus qu’une équipe bleue. A cette domination et cette force physique, les français ont choisi la force d’esprit que le bleu impliquerait. D’ailleurs les commentateurs sportifs ne parlent-ils pas d’un “jeu à la française” fait de ruse et d’esquive ?

“On ne s’est pas posé la question lorsqu’ils jouent en blanc, donc pourquoi se la poser quand ils jouent en rouge ?”

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Couleur ambivalente depuis le Moyen-âge, le rouge symbolise à la fois la force et la cruauté, le pouvoir et le péché. Le bleu en revanche a toujours eu davantage de connotations positives : la fidélité et la sagesse ; la tristesse et le chagrin pour son versant négatif.

La couleur habituelle du deuxième maillot des équipes de France présente, a contrario, l’avantage de la neutralité : il est blanc. Couleur synonyme de paix et de pureté, elle est très bien acceptée par les supporters, qui réclament sa présence sur le nouveau maillot.

Car il ne s’agit finalement pas que d’une question de bleu ou de rouge, mais bien du caractère tricolore du drapeau. Nombre de commentaires font état de la tenue traditionnelle de l’équipe de France, à savoir : “maillot bleu, short blanc, chaussettes rouges”. L’articulation des trois couleurs du drapeau avec les trois éléments composant la tenue des joueurs, font de la tenue, et non du simple maillot, le réel support de la signification. Couleurs et pièces de vêtement ne sont finalement, dans les tenues de sport, que des morphèmes vestimentaires, des “vestèmes” dirait Barthes, que l’on combine pour aboutir à une signification. En d’autres termes, chaque pièce de vêtement et chaque couleur est signifiante, mais l’association de ces éléments sur l’ensemble de la tenue engendre une signification nouvelle, révélant la dimension mythologique de la tenue.

Ainsi, comme le notait Michel Pastoureau, “les couleurs se déclinent sur les maillots, sur les shorts, sur les bas et même parfois sur les chaussures selon des systèmes rigoureux et contraignants”, en regrettant qu’aucune étude sémiologique véritable n’ait encore été tentée sur le sujet. Si cet article n’a nullement la prétention de combler le déficit de recherche sur ce thème, ni de prétendre à une parfaite exhaustivité, il permet cependant de constater que la symbolique des couleurs est accrue sur les tenues de sport, et en particulier quand il s’agit d’équipe nationale.

 

 

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Faire le tri dans la profusion des images qui nous interpellent chaque jour et analyser celles qui nous semblent les plus signifiantes, telle est l’ambition de ce blog dédié à la sémiologie de l'image. On y parle publicité, marketing, storytelling, cinéma, séries, design, illustrations, typographie, packagings, transmédia… Une seule envie réunit les différents rédacteurs qui participent à Sémiosine le blog : comprendre un peu plus le monde dans lequel nous évoluons.
Bonne lecture !

Pour la petite histoire...



. Grazia, 11 octobre 2013 : "Attentat à la candeur", de Laureen Parslow.

. Sport&Style, supplément de L'Equipe n°21449, 6 avril 2013 : "Nom d'une griffe", de Claire Byache - article sur les noms made in France

. Le Soir, édition du 13 mars 2013 : "Le Harlem Shake, un carnaval anti-crise ?" de Julie Huon.

. Le Figaro, "Pourquoi le "Harlem Shake" est un phénomène viral", d'Emmanuelle Germain (12/03/2013).

. Sport&Style, supplément de L'Equipe n°21323 : dossier "Made in Swiss", de Claire Byache.

. Okapi n°949 : article "Les reprises, c'est tendance", d'Agathe Guilhem.

. France 3, juillet 2012, interview sur le time-lapse pour le 12/13.